Lindon team : Une Palme tonique et une faute de goût

Dans le palmarès de Cannes, c’est surtout pour la Palme d’Or que le jury est attendu. L’équipe de Vincent Lindon à mon sens a rempli sa mission en couronnant le film Sans filtre du réalisateur suédois Ruben Ostlund. C’est un film original pas très consensuel qui est en rupture avec le reste du palmarès qui peut apparaitre comme un peu conventionnel. Un film devant lequel personne ne s’endormira mais qui suscitera des débats tout en faisant rire tout le monde y compris ceux qui ne l’auront pas aimé. Je redonne mon petit commentaire écrit à chaud pour vous donner envie de le voir à votre tour :

Carl, mannequin, et Yaya, influenceuse, sont invités pour une croisière de luxe à l’issue de la Fashion Week. L’équipage est aux petits soins, mais le commandant, marxiste et alcoolique, reste cloîtré dans sa chambre pour le dîner de gala. Quand une tempête éclate, tout le monde est malade et des pirates coulent le yacht. Les rescapés trouvent refuge sur une île où la hiérarchie entre passagers fortunés et petits employés va changer de bord.

Ruben Ostlund a incontestablement un style : du Wess Anderson en moins acidulé et en plus dérangeant. La première partie du film passe à la moulinette le monde de la mode et des influenceuses. C’est désopilant et… instructif : les apprentis mannequins apprendront ainsi que si on doit faire la gueule pour un défilé Ballenciaga, on doit rigoler niaisement pour un défilé H&M. Les pauvres, c’est bien connu, sont de grands enfants et les riches, eux, ont une vie intérieure (du Ostlund pur sucre).

La deuxième partie est une métaphore (peut-être un peu trop appuyée) où on voit sur l’île des naufragés, une travailleuse de premier rang au sens Covid prendre le pouvoir sur ses anciens maîtres.

Le fil rouge c’est, comme l’avait dit un ancien président, l’argent qui obsède, qui corrompt, qui asservit… Un film excitant sur la forme mais qui ne se contente pas de cela.

On peut toutefois relever une faute de goût dans ce palmarès avec le Grand Prix (la médaille d’argent du palmarès) attribué ex aequo à Close de Lucas Dhont et à Stars at noon de Claire Denis. Si le film belge qui a tant ému ma partenaire de Festival méritait une récompense (peut-être pas celle-ci), le film français est franchement faible. Voila d’ailleurs pour vous faire là aussi une idée les deux commentaires à chaud.

CLOSE

Léo et Rémi, deux ados de 13 ans vivent une amitié fusionnelle. Mais lorsque l’école commence, les commentaires blessants sur leur relation éloignent Léo de Rémi. Heurté par le rejet de son meilleur ami, qui cherche à ne pas être ostracisé par les autres élèves, Rémi se renferme. Jusqu’à un événement terrible qui provoque une séparation définitive entre les deux amis et plonge la mère de Rémi dans l’incompréhension et Léo dans le remord. L’illustration que dans toute relation humaine quelle qu’elle soit, il y en a toujours un qui aime mieux. Ou plus mal.

Après Les huit montagnes et le film des frères Dardenne, voilà un nouvel avatar du « chagrin des Belges » sur ce festival. Une histoire poignante d’une pudeur et d’une justesse extrême. Ma coéquipière de Festival est toujours – c’est presque une tradition – submergée par l’émotion chaque année pour un film. Cette année c’était Close. J’ai comme le sentiment que dans son panthéon intime, Leo et Rémi rejoindront Roseta, sa référence jusque là inégalée.

STARS AR NOON

Une jeune journaliste américaine qui n’hésite pas à se prostituer est bloquée sans passeport dans le Nicaragua d’aujourd’hui en pleine période électorale. Elle rencontre dans un bar d’hôtel un voyageur anglais. Il lui semble être l’homme rêvé pour l’aider à fuir le pays. Elle réalise trop tard qu’au contraire, elle entre à ses côtés dans un monde plus trouble, plus dangereux.

Si Margaret Qualley est probablement la plus jolie prostituée de cinéma depuis Julia Roberts-Pretty Woman, le film de Claire Denis est lui une franche déception. On ne croit pas une seconde à ce dur à cuire – qui serait l’agent d’un terrible « pays voyou » – et dont le coeur d’artichaut ne résiste pas à la dame alcoolique qui monnaie son corps.

Le contexte géopolitique – qui devrait être le point fort du film – est traité avec une désinvolture surprenante. Par exemple en stigmatisant le Costa Rica qui est de loin le pays le plus sympathique du coin. Non, Stars at noon n’est pas L’année de tous les dangers. Loin de là.

Par contre rien à redire sur le policier romantique Decision to leave de Park Chan-Wook qui a obtenu le Prix de la mise en scène qui est en fait la médaille de bronze du palmarès.

Hae-Joon, détective chevronné, enquête sur la mort suspecte d’un homme survenue au sommet d’une montagne. Bientôt, il commence à soupçonner Sore, la femme du défunt, tout en étant déstabilisé par son attirance pour elle.

Le grand réalisateur coréen est capable d’exceller dans tous les styles. Il nous livre là un film hitchcockien en diable doublé d’une rencontre amoureuse compliquée. Le film policier est passionnant mais c’est surtout l’histoire d’amour qui m’a retenu par son intensité. Ce n’est pas une surprise car depuis In the mood for love nous savons bien que, par un subtil équilibre entre pudeur et passion, c’est le cinéma asiatique qui nous offre les plus belles histoires d’amour.

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Festival de Cannes (10) : Final cut

C’est avec deux excellents films – japonais et belge – que notre compétition officielle du 75e s’est achevée… donc  » Final Cut » ! Comme la compétition avait commencé par le (très bon) film de Michel Hazanavicius Coupez !, on peut donc dire que la boucle est bouclée.

Nous en sommes donc aux pronostics difficiles pour une compétition homogène en qualité mais rare en chefs d’oeuvre. Pour ma part, je risquerais donc le tiercé suivant (sans ordre) : Les frères de Leila, le Parrain à la mode perse de Saeed Roustaee, Décision to leave, le policier romantique de Park Chan-Wook et Armaguedon time, les Queen stories de James Gray. Avec un petit joker : Les bonnes étoiles de Kore-Eda Hirokazu parce que c’est du Kore-Eda Hirokaju…

LES BONNES ÉTOILES (Kore-Eda Kirokazu – Japon)

Par une nuit pluvieuse, une jeune femme abandonne son bébé. Il est récupéré illégalement par deux hommes, bien décidés à lui trouver une nouvelle famille. Lors d’un périple insolite et inattendu à travers le pays, le destin de ceux qui rencontreront cet enfant sera profondément changé.

Comme dans ses films précédents (et en particulier la feel good palme d’or de 2018, Une affaire de famille) le réalisateur nous invente une famille qui n’est ni composée, ni recomposée, ni décomposée mais délicieusement composée par un destin malicieux. Pour ce nouveau road movie, nous embarquons avec une maman prostituée pas vraiment commode, deux escrocs-bras cassés tout en tendresse, un gamin espiègle et un bébé placide. Et même si l’intrigue est peut être un peu plus artificielle que celle de la Palme d’Or, Les bonnes étoiles nous rappelle une fois de plus qu’il ne faut pas surestimer les liens du sang et bien au contraire être ouvert aux autres et à la vie pour se constituer une vraie famille.

CLOSE (Lucas Dhont – Belgique)

Léo et Rémi, deux ados de 13 ans vivent une amitié fusionnelle. Mais lorsque l’école commence, les commentaires blessants sur leur relation éloignent Léo de Rémi. Heurté par le rejet de son meilleur ami, qui cherche à ne pas être ostracisé par les autres élèves, Rémi se renferme. Jusqu’à un événement terrible qui provoque une séparation définitive entre les deux amis et plonge la mère de Rémi dans l’incompréhension et Léo dans le remord. L’illustration que dans toute relation humaine quelle qu’elle soit, il y en a toujours un qui aime mieux. Ou plus mal.

Après Les huit montagnes et le film des frères Dardenne, voilà un nouvel avatar du « chagrin des Belges » sur ce festival. Une histoire poignante d’une pudeur et d’une justesse extrême. Ma coéquipière de Festival est toujours – c’est presque une tradition – submergée par l’émotion chaque année pour un film. Cette année c’était Close. J’ai comme le sentiment que dans son panthéon intime, Leo et Rémi rejoindront Roseta, sa référence jusque là inégalée.

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Festival de Cannes (9) : Pretty woman au Nicaragua

Tous les ans, il nous est agréable de retrouver de nombreux anciens étudiants embauchés le temps du Festival. Ainsi cette année nous avons retrouvé Solenn Gaune, une étudiante brillante à la fois en LEA et en Infocom, qui a travaillé avec beaucoup de perspicacité sur le rôle de l’association Coexister (voir photo). Qui plus est, Solenn a pris du galon car désormais elle dirige le travail des hôtesses de salle.

Côté cinéma un film français mou du genou et un film iranien épatant.

STARS AT NOON (Claire Denis – France)

Une jeune journaliste américaine qui n’hésite pas à se prostituer est bloquée sans passeport dans le Nicaragua d’aujourd’hui en pleine période électorale. Elle rencontre dans un bar d’hôtel un voyageur anglais. Il lui semble être l’homme rêvé pour l’aider à fuir le pays. Elle réalise trop tard qu’au contraire, elle entre à ses côtés dans un monde plus trouble, plus dangereux.

Si Margaret Qualley est probablement la plus jolie prostituée de cinéma depuis Julia Roberts-Pretty Woman, le film de Claire Denis est lui une franche déception. On ne croit pas une seconde à ce dur à cuire – qui serait l’agent d’un terrible « pays voyou » – et dont le coeur d’artichaut ne résiste pas à la dame alcoolique qui monnaie son corps.

Le contexte géopolitique – qui devrait être le point fort du film – est traité avec une désinvolture surprenante. Par exemple en stigmatisant le Costa Rica qui est de loin le pays le plus sympathique du coin. Non, Stars at noon n’est pas L’année de tous les dangers. Loin de là.

LEILA ET SES FRÈRES (Saeed Roustaee – Iran)

Leila a dédié toute sa vie à ses parents et ses quatre frères. Très touchée par une crise économique sans précédent, la famille croule sous les dettes et se déchire au fur et à mesure de leurs désillusions personnelles. Afin de les sortir de cette situation, Leila élabore un plan : acheter une boutique pour lancer une affaire avec ses frères. Chacun y met toutes ses économies, mais il leur manque un dernier soutien financier. Au même moment et à la surprise de tous, leur père Esmail, roublard et buté, promet une importante somme d’argent à sa communauté afin d’en devenir le nouveau parrain, la plus haute distinction de la tradition persane. Peu à peu, les actions de chacun de ses membres entraînent la famille au bord de l’implosion, alors que la santé du patriarche se détériore.

Il y avait Rocco et ses frères, il faudra désormais compter avec Leila et ses frères. En effet, le film iranien de Speed Roustaee est incontestablement la bonne surprise de cette fin de Festival.

Le réalisateur fait, a travers les mésaventures de la famille de Leila, une analyse tout en humanité mais sans concession de la société iranienne d’aujourd’hui corsetée par la tradition et bien sûr la religion omniprésente bien qu’aussi traversée par une aspiration à la liberté et, osons le mot, au bonheur. Que cette aspiration soit portée par une femme n’est évidemment pas un hasard (Taraneh Allidousti est magistrale). En Iran, peut-être encore plus qu’ailleurs, la femme est l’avenir de l’homme.

Mais un grand film comme un grand roman ne peut se cantonner au contexte, il doit avoir une résonance universelle. Roustaee nous rappelle que, bien au-delà de la société iranienne, comme nous l’avait enseigné en son temps et en mode mineur Bertrand Tavernier dans son Dimanche à la campagne, la famille est une structure rude, contradictoire et pas toujours très juste. Ce n’est pas forcément le plus aimable qui est le plus aimé et le plus détestable n’est pas toujours le plus détesté.

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Festival de Cannes (8) : La bataille des Dardenne

Le mal de dos est paraît-il de plus en plus répandu dans notre société sédentaire. Pour ma part, j’ai depuis toujours échappé à ce désagrément qui peut rapidement devenir un handicap. Toujours… sauf une fois par an par ce que j’appelle « Le mal de Cannes » : entre le 15e et le 20e film, je deviens raide comme un passe-lacet avec des douleurs qui nuisent beaucoup à l’esthétique de mes montées des marches. Mais je ne trouve personne, année après année, pour me plaindre de cette situation. À la réflexion ce n’est peut être pas anomal (!)

La cafétéria du Palais n’offre peut-être pas les meilleurs cafés et les meilleurs snacks du monde mais c’est un identifiant pour les festivaliers car elle permet entre deux séances dans les salles obscures d’apercevoir, depuis les tréfonds du Palais, le ciel d’azur grâce à un spectaculaire puits lumineux (voir photo ci-dessus).

Encore deux films : le Dardenne de l’année et un italien au titre homonyme d’un super film russe d’Andrej Tarkowski qui avait enflammé la Croisette il y a quelques années.

TORI ET LOKITA (Luc et Jean-Pierre Dardenne – Belgique)

Aujourd’hui en Belgique, un jeune garçon et une adolescente venus seuls d’Afrique opposent leur invincible amitié aux difficiles conditions de leur exil. Rien ne leur est épargné malgré leur incroyable résistance à l’adversité.

Nouvel épisode de la bataille des Dardenne pour plus de justice et d’humanité aux côtés des exclus, des marginaux et de tous les damnés de la terre. Comme d’habitude les comédiens pourtant novices (chez les Dardenne c’est fréquent) sont incroyables de vérité, l’histoire qui se veut tristement banale nous émeut au plus au point. On n’oubliera pas de si tôt le petit discours de Tori pendant la scène finale. Alors pourquoi pas une troisième palme pour les frères belges ?

NOSTALGIA (Mario Martone – Italie)

Nostalgia, qui s’ouvre sur une citation de Pier Paolo Pasolini – « La connaissance est dans la nostalgie. Qui ne s’est pas perdu ne se connaît pas » – , débute par le retour d’un homme dans sa ville natale : Naples filmée sans aucune complaisance. Il se nomme Felice Lasco et on ne tardera pas à apprendre que ce mystérieux personnage a fait fortune comme entrepreneur en Egypte, qu’il y a une femme qui l’attend, qu’il s’est converti à l’islam et qu’il n’a pas remis les pieds en Italie depuis quarante ans. La raison de cette absence est le sujet du film. Revenu pour adoucir les derniers jours d’une vieille mère qui va rapidement mourir entre ses bras (beaucoup de pudeur et même de grâce dans ces premières scènes), Felice vient en vérité régler un vieux compte, tant avec lui-même qu’avec, Oreste, un des parrains de la mafia locale qui fut son ami et avec lequel il partage un passé douloureux.

Le double affrontement passé-présent et Felice-Oreste met un peu de temps à s’installer mais une fois que le spectateur a tous les éléments de compréhension, on assiste à une véritable tragédie grecque qui fait de Nostalgia bien autre chose qu’un nouveau Gomorra.

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Festival de Cannes (7) : Au tord-boyaux le patron s’appelle Cronenberg

Familiers du festival depuis de nombreuses années, nous avons bien droit à quelques manies : ainsi en dehors des soirées officielles, nos places favorites dans le Grand Théâtre Lumière sont toujours les mêmes.

Au dernier rang de l’immense balcon terrasse de la célèbre grande salle, nous avons préempté les places 38 et 40 (voir photo ci-dessus), souvent isolées de la grande foule et au dos desquelles on trouve un curieux espace moquette, véritable sas donnant sur une porte mystérieuse qui se veut probablement issue de secours mais qui vous introduit dans un dédale mystérieux qui parcourt les combles du palais.

Aujourd’hui un bon film coréen accompagnait le sulfureux Cronenberg très attendu.

LES CRIMES DU FUTUR (David Cronenberg – Canada)

Alors que l’espèce humaine s’adapte à un environnement de synthèse, le corps humain est l’objet de transformations et de mutations nouvelles. Avec la complicité de sa partenaire Caprice (Léa Seydoux cocorico !), Saul Tenser, célèbre artiste performer, met en scène la métamorphose de ses organes dans des spectacles d’avant-garde. Timlin, une enquêtrice du Bureau du Registre National des Organes, suit de près leurs pratiques. C’est alors qu’un groupe mystérieux se manifeste : ils veulent profiter de la notoriété de Saul pour révéler au monde la prochaine étape de l’évolution humaine…

Faux semblants de David Cronenberg, ce modèle de « Body horror », figure dans mon top 50 des films, élaboré pendant le confinement. À l’évidence, Les crimes du futur en est le prolongement, en plus conceptuel. Mais l’ami David, aujourd’hui octogénaire, en a rajouté en matière de scènes horrifiques (malaxage de viscères à gogo). À tel point que pour la première fois depuis le début du festival, j’ai entendu des fauteuils claquer autour de moi. Mais quand Kristen Stewart vous murmure « la chirurgie c’est le nouveau sexe », ça donne quand même envie de rester jusqu’à la fin. D’autant plus qu’au-delà de l’esthétique future et décadente du film, il y a une double réflexion sur le rapport au corps et sur l’extinction de l’espèce qui peut – lorsqu’on écarte un peu les boyaux qui envahissent l’écran – se révéler passionnante.

DÉCISION TO LEAVE (Park Chan-Wook – Corée)

Hae-Joon, détective chevronné, enquête sur la mort suspecte d’un homme survenue au sommet d’une montagne. Bientôt, il commence à soupçonner Sore, la femme du défunt, tout en étant déstabilisé par son attirance pour elle.

Le grand réalisateur coréen est capable d’exceller dans tous les styles. Il nous livre là un film hitchcockien en diable doublé d’une rencontre amoureuse compliquée. Le film policier est passionnant mais c’est surtout l’histoire d’amour qui m’a retenu par son intensité. Ce n’est pas une surprise car depuis In the mood for love nous savons bien que, par un subtil équilibre entre pudeur et passion, c’est le cinéma asiatique qui nous offre les plus belles histoires d’amour.

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Festival de Cannes (6) : hommage à toutes les Rahimi !

Les escapades cannoises inspirent les poètes. Ainsi ce joli cadeau de Sabine Venaruzzo ma complice des déambulations littéraires autour du port de Carras illustrant une des premières photos que j’ai publiées cette année sur ce blog (voir ci-dessus ). Cinématographiquement, encore deux films, un français et un iranien financé et tourné hors d’Iran, dans le Grand Théâtre Lumière (GTL pour les intimes) pour une journée qui va s’achever spectaculairement par l’éclatement d’un pneu juste avant l’autoroute.

LES NUITS DE MASHHAD (Ali Abassi – Iran mais rendu possible par le Danemark, la France, la Suède et l’Allemagne)

 2001, une histoire vraie à Mashhad en Iran. Un homme attire des prostitués chez lui et les exécute de sang-froid pour « nettoyer la ville de ses péchés ». Bien décidée à stopper cette série de féminicides, Rahimi, une journaliste, enquête pour résoudre l’affaire, mais comprend rapidement que les autorités locales ne sont pas spécialement pressées de s’en occuper.

Magnifique portrait que cette Rahimi interprétée avec force par l’actrice Franco-Iranienne Zhara Amir Ebrahimi. En réalité il ne s’agit pas de combattre un serial killer classique mais un illuminé tragiquement banal qui tue 26 femmes et qui à l’arrivée est soutenu avec force par une grande partie de la population et avec hypocrisie par le pouvoir. Mais Rahimi, au péril de sa vie, ira jusqu’au bout pratiquement seule. Une histoire qui relève d’une terrible actualité. La journaliste russe qui récemment a piraté un JT, les présentatrices Afghanes qui ont refusé de se masquer à l’antenne sont des Rahimi.

Encore une preuve de la vitalité de ce cinéma iranien obligé de s’exiler pour permettre à ses nombreux talents de s’exprimer. Et je ne dis pas cela pour faire plaisir à notre directrice du Cinéma de la ville de Nice.

LES AMANDIERS (Valeria Bruno-Tedeschi – France)

Fin des années 80, Stella, Etienne, Adèle et toute la troupe ont vingt ans. Ils passent le concours d’entrée de la célèbre école créée par Patrice Chéreau et Pierre Romans au théâtre des Amandiers de Nanterre. Lancés à pleine vitesse dans la vie, la passion, le jeu, l’amour, ensemble ils vont vivre le tournant de leur vie mais aussi leurs premières grandes tragédies.

On peut ne pas être passionné par ce Fame du pauvre qui ne nous apprend pas grand-chose sur le théâtre. Par contre, le rendu de l’atmosphère des années Sida où on écoute Day dream et les Rita Mitsuko est plutôt réussi et les comédiens qui jouent le rôle de leurs prédécesseurs prestigieux sont assez convaincants.

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Festival de Cannes (5) : Ostlund-Mungiu, la battle des Palmés

Le Festival de Cannes ce n’est pas que du strass (et du stress…), c’est surtout beaucoup de passion et cela à tous les étages. J’en veux pour preuve l’échange sympathique que j’ai eu, dans ma file d’attente, avec mes compatriotes, les mamies cinéphiles de Châlon-sur-Saône, venues en force pour alimenter les futurs programmes de leur Ciné-Club. Cinématographiquement, la journée était un des sommets de la compétition officielle avec le film de la Palme d’Or suédoise de 2017 et celui de la palme d’or roumaine de 2007 (l’inoubliable 4 mois, 3 semaines et 2 jours).

SANS FILTRE (Ruben Ostlund – Suède)

Carl, mannequin, et Yaya, influenceuse, sont invités pour une croisière de luxe à l’issue de la Fashion Week. L’équipage est aux petits soins, mais le commandant, marxiste et alcoolique, reste cloîtré dans sa chambre pour le dîner de gala. Quand une tempête éclate, tout le monde est malade et des pirates coulent le yacht. Les rescapés trouvent refuge sur une île où la hiérarchie entre passagers fortunés et petits employés va changer de bord.

Ruben Ostlund a incontestablement un style : du Wess Anderson en moins acidulé et en plus dérangeant. La première partie du film passe à la moulinette le monde de la mode et des influenceuses. C’est désopilant et… instructif : les apprentis mannequins apprendront ainsi que si on doit faire la gueule pour un défilé Ballenciaga, on doit rigoler niaisement pour un défilé H&M. Les pauvres, c’est bien connu, sont de grands enfants et les riches, eux, ont une vie intérieure (du Ostlund pur sucre).

La deuxième partie est une métaphore (peut-être un peu trop appuyée) où on voit sur l’île des naufragés, une travailleuse de premier rang au sens Covid prendre le pouvoir sur ses anciens maîtres.

Le fil rouge c’est, comme l’avait dit un ancien président, l’argent qui obsède, qui corrompt, qui asservit… Un film excitant sur la forme mais qui ne se contente pas de cela.

R.M.N. (Cristian Mungiu – Roumanie)

Matthias, un Roumain au caractère brutal, est de retour dans son village natal multi-ethnique de Transylvanie, après avoir quitté son emploi en Allemagne suite à l’agression d’un de ses supérieurs. Il s’inquiète pour son fils, Rudi, qui grandit sans lui, pour son père, Otto, resté seul, et il souhaite revoir Csilla, son ex-petite amie. Il tente de s’impliquer davantage mais à sa façon – traditionnelle et brutale – dans l’éducation du garçon qui est resté trop longtemps à la charge de sa mère. Quand l’usine que Csilla dirige décide de recruter des employés étrangers, la paix de la petite communauté est troublée. Les frustrations, les conflits et les passions refont surface, brisant le semblant de paix dans la communauté, et le village est traversé par un vent de xénophobie.

Mungiu nous livre là un film capital sur la folie identitaire en nous faisant plonger dans la sociologie paradoxale de ce village (du pays de Betty Blood… publicité gratuite !). En effet la population est partagée entre Roumains de souche, Hongrois et Allemands (la question de la présence des Roms a été réglée en les expulsant). Mais, et c’est là le paradoxe, une grande partie des hommes du village sont eux-mêmes des migrants en Allemagne ou en France. Pourtant ils vont tout faire pour rejeter les trois malheureux Sri-lankais qui acceptent de faire dans l’usine du village le travail que les locaux ne veulent pas faire.

Mais, et c’est la force du cinéma de Mungiu, la force démonstrative du film passe par des histoires individuelles qui ne sont jamais des caricatures ou des archétypes. Un très grand film avec juste un petit bémol : la scène finale est si obscure (sans conséquence sur l’ensemble) que nous étions nombreux à chercher en vain son sens profond à la sortie de la projection (notamment avec les mamies de Châlon).

Alors Ostlund ou Mungiu ? Très honnêtement, au soir de la double projection, je ne sais pas.

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Festival de Cannes (4) : Famille je vous hais !

Une journée typique de festival avec le premier film français en compétition et un film qui parle de l’Egypte d’après le printemps arabe. Mais nous ne sommes pas les seuls niçois à Cannes, notre directrice du cinéma Maryam Rousta-Giroud ne ménage pas ses efforts pour présenter la mutation de nos chers studios de la Victorine à la profession.

FRÈRE ET SOEUR (Arnaud Desplechin – France)

Un frère et une sœur à l’orée de la cinquantaine… Alice est actrice, Louis fut professeur et poète. Alice hait son frère depuis plus de vingt ans. Ils ne se sont pas vus depuis longtemps. Le frère et la sœur vont être amenés à se revoir lors du décès de leurs parents.

Arnaud Desplechin qui nous a pourtant présenté un formidable Roubaix, la lumière ici même il y a trois ans nous refais le coup de « Famille, je vous hais! » qui hante sa filmographie (Un conte de Noël par exemple). Une fois de plus nous entrons dans l’intimité d’une famille aisée composée de caractériels qu’on a du mal à suivre dans les méandres de leurs délires psychanalytiques. En fait, on a une vraie difficulté à s’intéresser a cette succession de crises plus ou moins hystériques où on pleure encore plus qu’à Koh-Lanta (Marion Cotillard est vraiment la championne hexagonale de la séquence lacrymale). Quelques scènes sont fortes (l’accident, le premier pugilat familial) mais l’ensemble reste assez bavard et sans ancrage social véritable. Dans ce registre de l’autopsie des classes bourgeoise en décomposition, il vaut mieux revoir les films de Claude Sautet.

BOY FROM HEAVEN (Tarik Saleh – Suède, Egypte)

Adam, simple fils de pêcheur, intègre la prestigieuse université Al-Azhar du Caire, épicentre du pouvoir de l’Islam sunnite. Le jour de la rentrée, le Grand Imam à la tête de l’institution meurt soudainement. Adam se retrouve alors, à son insu, au cœur d’une lutte de pouvoir implacable entre les élites religieuse et politique du pays, les Frères musulmans et l’armée.

En réalité, ce film illustre à merveille la difficulté dans laquelle se trouvent les pays musulmans après les printemps arabes : pour lutter contre le mal absolu que représente l’islamisme faut-il utiliser tous les moyens y compris le recours aux forces autoritaires et corrompues qui sont souvent les seules à pouvoir résister aux intégristes? Personne n’a pu jusqu’à présent répondre à cette question. Certainement pas le héros malgré lui de ce film remarquable du réalisateur suédois d’origine égyptienne qui aurait peut-être plus eu sa place à la Quinzaine des Réalisateurs (dans mon esprit c’est un compliment car depuis toujours je suis un fan de la manifestation de la Société des réalisateurs).

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Festival de Cannes (3) : Le coup de pied de l’âne

C’est sous un soleil estival que nous avons bravement escaladé les fameuses marches du Bunker pour suivre la suite de la compétition.

HI-HAN (Jersy Skolimowski – Pologne)

Pour au moins deux raisons, je ne pouvais attendre ce film qu’avec impatience. Jersy Skolimowski, réalisateur polonais octogénaire, était toujours présent dans mes souvenirs cinéphiliques d’adolescent et le héros du film est… un âne, précisément mon animal favori.

Le monde est un lieu mystérieux, surtout vu à travers les yeux d’un animal. Expulsé de son cirque par des militants de la cause animale, EO, un âne gris aux yeux mélancoliquement étonnés rencontre le monde des humains et il faut bien dire qu’il n’est pas terrible ce monde-là. Des supporters de foot aux chasseurs, des huissiers aux éleveurs industriels, des équarrisseurs aux migrants meurtriers dans un paysage où les éoliennes tuent les oiseaux, il chemine, ne s’autorisant que quelques séquences oniriques dans une forêt nocturne de rencontre ou un paysage de crépuscule. En prime toutefois, Skolimowski nous offre une séquence de trois minutes où Isabelle Huppert fait une nouvelle fois la preuve de l’adaptabilité son immense talent.

Ce road movie, un brin anthropomorphique, est, on l’aura compris, métaphorique. Mais, et c’est sa force, il reste constamment poétique. Sans être gnangnan ou politiquement correct. La preuve : notre EO a tôt fait de nous faire comprendre qu’il était mieux dans son cirque auprès de sa partenaire aimante que dans le monde de fous dans lequel il est précipité par ses soi-disant défenseurs. Merci EO pour ce coup de pied de l’âne !

ARMAGEDDON TIME (James Gray – USA)

Dans les années 80, le jeune Paul Graff mène une enfance paisible au milieu de sa famille issue de la petite classe moyenne juive du Queens à New York. Avec Johnny, un camarade mis au ban de la classe à cause de sa couleur de peau, ils font les 400 coups. Paul pense être protégé par sa mère, présidente du conseil des parents d’élèves, et par son grand-père dont il est très proche. Mais à la suite d’un incident, il est envoyé dans une école privée. Cette séparation ne les empêchera pas de commettre ensemble un larcin qui aura pour effet de révéler la force du déterminisme social dans cette Amérique-là.

S’il commence un peu comme une histoire initiatique avec un grand père idéal (remarquable Anthony Hopkins) le film tout en restant dans le registre de l’intime nous fait assister à l’arrivée de la révolution conservatrice avec un Ronald Reagan omniprésent même s’il n’est jamais présent à l’écran. Il nous laisse également deviner que la révolution complotiste de Trump sera la continuation logique du Reaganisme. En effet, le collège privé où le héros est inscrit par ses parents pour être remis dans le cadre social est dirigé par… le père de Donald Trump.

Un film pessimiste ou réaliste… si on est très pessimiste. Heureusement les dernières images offrent un petit interstice d’espoir. Mais on n’a pas le sentiment que James Gray y adhère vraiment. Et vous ? .

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Festival de Cannes (2) : Les montagnards sont là !

Après le Président ukrainien, Tom Cruise et un film d’ouverture sympa, nous sommes entrés dans le vif du sujet avec deux films substantiels : respectivement 143 minutes pour le premier et 147 mn pour le second.

LA FEMME DE TCHAÏKOVSKI (Kirill Serebrennikov – Russie)

J’attendais avec impatience le film de ce réalisateur dont j’avais aimé les deux étapes cannoises précédentes avec Leto et La fièvre de Petrov. A l’arrivée j’avoue être assez déçu par ce long film sur la vie conjugale désastreuse de l’icône Tchaïkovski qui apparement assumait avec difficulté son homosexualité avec son épouse qui sombre peu à peu dans la folie.

La première partie très classique est même franchement ennuyeuse avec un acteur principal bien terne (heureusement sa partenaire Allona Mikhaïlova est excellente). Il faut attendre la fin du film plus onirique pour être un peu plus embarqué dans l’histoire (notons un scène osée qui pourrait être une assez belle métaphore de Casse-Noisette). En tout cas, rien qui nous fasse oublier exactement sur le même sujet l’halluciné et hallucinatoire film des années 70 : Music Lovers de Ken Russel.

Mais le réalisateur étant un dissident russe né de mère ukrainienne, il n’est pas impossible qu’il figure au palmarès pour « marquer » le coup.

LES HUIT MONTAGNES (Felix Van Groeningen et Charlotte Vandermeersch – Belgique-Italie)

Dès le premier jour de compétition, comme dit la chanson Les montagnards sont là.

Le Otto Montagne (« Les Huit Montagnes » d’après le roman éponyme de Paolo Cognetti) retrace l’amitié d’une vie entre deux enfants, Pietro et Bruno. L’un rat des villes venu de Turin, l’autre rat des champs, natif des alpages, qui deviennent adultes en se retrouvant chaque année dans cet Eden montagneux que sont les Alpes italiennes, où ils bâtissent de leurs mains une maison commune.

La montagne constitue ici beaucoup plus qu’un décor : un système de  valeurs naturelles qui soudent les deux hommes contre le mode de vie urbain et le monde de l’argent. Mais les solitudes escarpées peuvent aussi tourner les têtes.

Au final une belle (et longue) histoire à tiroir sur l’amitié mais aussi dans un arrière-plan obsédant, sur la famille. La distribution pourtant italienne manque de caractère, c’est dommage de ne pas mieux servir ces personnages forts. Par ailleurs, quelle drôle d’idée d’avoir enfermé les sublimes paysages du Val d’Aoste et du Népal (où le héros va se réfugier) dans un petit écran digne plutôt d’un film d’art et d’essai en noir et blanc.

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