« J’avais sept ans lorsque j’ai été excisée… »

« J’avais sept ans lorsque j’ai été excisée… A l’époque, j’habitais avec ma mère à Ziguinchor au sud-ouest du Sénégal, c’est-à-dire à 400 kilomètres de Dakar. Mon père travaillait à Dakar, dans la capitale.

Un jour pendant les vacances d’été, c’est-à-dire à la veille de mon calvaire, ma mère m’a donné des gris-gris à porter : un autour des reins, un autre sur la tête. Je me souviens, ma première réaction était : c’est quoi ça ? ça sert à quoi ?

C’est alors que mes tantes qui étaient présentes m’ont répondu : c’est pour éviter les accidents de la route puisque tu voyages demain, tu vas rendre visite à ton père.

Très contente à l’idée de voyager, je n’ai pratiquement pas fermé les yeux de la nuit. Je me souviens que j’ai réveillé par deux fois ma mère pour lui dire qu’on allait rater le car.
A quatre heures et demi, toutes les femmes de la famille se préparaient pour m’accompagner. J’étais très curieuse, j’ai encore demandé à ma mère pourquoi mon oncle ne m’accompagnait pas. La réponse était : il travaille demain, il ne peut pas venir ».

Jusque-là, je ne me doutais de rien puisqu’elles avaient préparé ma valise et tout le nécessaire pour un long voyage.

Nous marchions dans le noir et nous n’avons rencontré personne. On n’entendait que nos pas, le souffle du vent et le chant des oiseaux.

A un moment donné, nous avons emprunté un chemin sinueux, on dirait presque une forêt. J’ai demandé à ma mère de me porter sur le dos, j’avais peur parce qu’il faisait tout noir. Chose qu’elle a faite bien sûr. Au bout de ce chemin, il y a une case en paillotes. Arrivée sur les lieux, il y a eu d’autres fillettes avec leurs mères qui attendaient. Encore une fois, j’ai demandé à ma mère : qu’est-ce que nous faisons dans ce lieu et qui sont ces gens ?

La réponse qu’elle m’a donnée était : le chauffeur est parti faire le plein, il ne va pas tarder. Quelques instants plus tard, un groupe de femmes arrive. Sans qu’on le sache, c’était l’exciseuse et son assistance. Après presque un quart d’heure passé, elle a commencé son œuvre. Dès sa première excision, j’ai entendu des cris, j’ai demandé à ma mère pourquoi elle pleure, elle m’a dit qu’il fallait se doucher avant le départ et que certaines fillettes n’aiment pas se laver.

Mais là, sa réponse ne m’a pas du tout convaincue. Si une fois dans ma vie de petite fille j’avais entendu parler d’excision, cela aurait dû éveiller mes doutes. Mais je sentais quand même que je n’étais pas en sécurité, même avec la présence de ma mère et de mes tantes.
Les femmes commençaient à danser, chanter, pour que nous n’entendions pas les cris des autres fillettes.

Et quand mon tour fut arrivé, une fois dans la case, ma mère ainsi que mes tantes se sont retirées pour me laisser entre les mains d’une inconnue. Elle s’est approchée et a commencé à ôter ma culotte. De suite je l’ai remise et j’ai commencé à pleurer. Du coup, elle a employé la violence. Elle m’a terrassée, assise sur ma poitrine, bandé mes yeux et m’a portée de force. J’ai tellement hurlé qu’elles ont fini par me mettre un bout de tissu dans la bouche pour atténuer les cris.

Elle m’a couché sur une bâche humide, mais je me débattais pour me lever. Là j’ai senti qu’il y avait au moins quatre femmes pour me plaquer au sol. Et après, l’exciseuse m’a horriblement fait mal.

Juste après mon excision, ma mère m’a dit que je ne dois jamais raconter ce que je viens de subir, elle disait que c’était une affaire de femmes. Et qu’il ne fallait surtout pas que mon père soit au courant.

Pendant les semaines qui ont suivi mon excision, je fais que des cauchemars comme si j’allais être excisée une nouvelle fois. Je ressentais des douleurs atroces, et aller aux toilettes était un véritable défi, sans oublier que je ne pouvais pas marcher correctement.

Bien sûr j’en ai voulu à ma mère puisqu’elle m’a menti. Elle a trahi ma confiance.
J’ai grandi, j’étais très chétive, maladive, dû aux traumatismes que j’ai subis. Je lis, j’entends parler des conséquences, j’ai fait un rapprochement, je me suis dit que c’est sûrement les conséquences de cette excision. »

Madame T.

Ce témoignage poignant est en fait l’introduction du mémoire de Master de mon étudiante sénégalaise Néné Ndeye Badji, « Communication et éducation au service de l’éradication de la pratique de l’excision en Afrique subsaharienne ».

Au delà du travail universitaire excellent (mention Très Bien), chacun l’aura compris, Néné a voulu apporter sa contribution au combat mené en Afrique ou ailleurs par tous ceux qui se battent contre la pratique de l’excision, véritable crime contre l’humanité domestique.

Une pratique qui, contrairement aux idées reçues, serait plus culturelle que religieuse. Les mutilations génitales féminines ont en effet précédé l’apparition du livre. Cependant, certains intégristes musulmans n’ont pas hésité à enrôler cette pratique sous la bannière du Coran, ce qui est tout à fait contestable sur le plan religieux et redoutablement dangereux sur le plan humain. Combattre la coutume n’est pas facile mais est envisageable, combattre le fanatisme et l’intégrisme est beaucoup plus difficile.

C’est pourquoi le travail de Néné, modeste, documenté, authentifié par des témoignages recueillis en direct dans son pays, n’a pas vocation à terminer sur les étagères poussiéreuses d’une BU. Il doit être diffusé largement. Ce post est une première étape, mais nous irons au delà. Ce sera ma façon, notre façon de saluer le courage de Néné et de l’aider dans son combat.

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A propos Patrick Mottard

Conseiller général du 5e canton de Nice dans les Alpes-Maritimes depuis 1998. Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Parti Radical de Gauche
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14 commentaires pour « J’avais sept ans lorsque j’ai été excisée… »

  1. Clotilde dit :

    Merci Néné, Madame T et Patrick pour ce témoignage. Au delà de l’émotion qu’il provoque, il montre aussi que cela ne suffit pas de compter sur « les femmes » en général pour s’émanciper de coutumes enracinées, qu’elles soient religieuses ou non (le dernier colloque sur le « féminisme islamique » à l’UNESCO à Paris en est la meilleure preuve hélas…). Par contre, nous devons aider « des » femmes, celles qui se battent pour que tout cela change, pour elles et pour leurs enfants. Par l’éducation évidemment (déclarée grande cause internationale par l’ONU; on attend) mais aussi par des prises de parole et des actions de personnalités, d’élus, d’intellectuels, d’artistes, et de citoyens lambda qui refusent de se faire avoir par la facilité et la lâcheté du relativisme culturel.Mais c’est une tâche ardue. Lorsque le syrien Riad Sattouf a écrit un fragment de son histoire personnelle dans la BD « Ma circoncision », trop nombreux furent ceux qui essayèrent de faire interdire le livre, qui était juste un témoignage.

  2. Clotilde dit :

    français d’origine syrienne, je voulais dire (pour Riad Sattouf), oups….

  3. Bonjour Patrick,Je suis membre d’amnesty international, me permets tu de demander à la redaction de publier ce texte dans les colonnes de notre journal.Amitiés GILBERT

  4. Anonymous dit :

    c’est un témoignage poignant. triste, certes, mais qui reflète la réalité de ce pays…félicitation Néné. Tu me reconnaitras c’estla marseillaise du Sénégal…

  5. Bien sûr Gilbert, je peux même mettre à ta disposition le mémoire de Néné : je pense qu’elle n’y verra pas d’inconvénient. Au contraire.

  6. Cette pratique horrible, assumée par les femmes, ne profite-t-elle pas d’abord aux hommes, futurs « propriétaires »?Lucien Recrosio.

  7. frey dit :

    Ce témoigage est boulversant et me rapelle le magnifique film sénegalaisMOOLADE présenté à Cannes en 2004. Par contre à Nice, il a dù sortir une semaine au Rialto, comme beaucoup de bons films considérés comme peu rentable. j’espére qu’il sortira en dvd.Amitiés.Philippe.

  8. J’ai fait lire ce témoignage à mon meilleur ami qui a connu une histoire assez proche pour une circoncision en Iran. Cela lui a laissé un profond traumatisme et prendre la décision qu’il ne ferait jamais subir ça à ses propres enfants. Parfois le cercle se brise seul, la plupart du temps il faut l’aider. C’est aussi le boulot de la République que de protéger ses citoyens et ceux qui aspirent à le devenir.

  9. chouk dit :

    Et n’oublions pas que ces mutilations sauvages sont banalisées au-delà des frontières du Sénégal :En 1989, en France, 30 000 femmes et petites filles étaient excisées ou menacées de l’être. En 2002, elles étaient 35 000.On n’a pas encore le chiffre pour 2006(Rapport d’activité Amnesty International 2005)

  10. Zineb dit :

    Bonjour Néné, c’est trés courageux de ta part d’avoir relaté ce témoignage dans ton mémoire, plutot que d’avoir traité le sujet en prenant de la distance, merci pour cela.Je suis intervenue il y a quelques jours en compagnie de Margaux et Patrice, en tant que ni putes ni soumises, dans un lycée à Nice et comme à chacune de mes interventions je parle de l’excision. Et, chaque fois, il y a beaucoup de questions, car beaucoup ne savent pas comment cela se passe. J’ai parlé de ton travail et beaucoup souhaitent le lire, je te demande de nous donner un peu de ton temps pour intervenir avec nous sur ce sujet,ce qui contribuera à faire vivre ton travail. Merci encore.A bientot. Zineb

  11. Anonymous dit :

    Il serait intéressant que ce travail d’une grande qualité fasse l’objet d’un livre, je vous conseille les Editions Paulo-Ramand, chez qui j’ai fait paraître mon premier livre. Un livre politique où je parle de l’excision sur qq pages.Bien à vous,Alexandre-G. TollinchiAuteur de « Lettre aux volontaires »www.alexandretollinchi.com

  12. Ping : Le 8 mars, on doit aussi dénoncer la burqa | Le blog de Dominique Boy Mottard

  13. Ping : Le « Non à l’excision  de GFAA | «Le blog de Patrick Mottard

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