Travel anecdote (2) : le sécuritaire de Pretoria

Samedi 17 août 1995. Un an après « So british », nous avions fait un long périple en Toyota Corolla (en fait avec deux Toyota car j’en avais cassé une…) à travers la Namibie, le Zimbabwe et le Botswana. L’ultime étape étant la capitale sud-africaine Pretoria, nous avions décidé de passer quelques jours dans cette grande ville avant de rejoindre Nice.

Nous venions d’arriver. En cette fin d’après-midi, je décide de quitter l’hôtel pour faire un petit tour dans le centre cille pendant que Dominique se repose. A cette heure, à l’instar des villes américaines, le downtown de Pretoria est presque désert. Les employés ont quitté leurs bureaux, les commerces ont fermé, et seuls quelques marginaux arpentent les longues avenues encastrées entre les blocs de gratte-ciel.

Je marche depuis un quart d’heure quand deux jeunes noirs débonnaires et souriants m’abordent en me serrant la main à la sud-africaine (il y a du Roger Hanin là-dedans !). Ils expriment leur joie de rencontrer un touriste en goguette en me tapant moult fois sur les épaules tout en riant.

Mais cette séquence de convivialité, qui m’a réjoui dans un premier temps, fait rapidement place à une légère inquiétude. Les deux solides gaillards, tout en continuant à plaisanter, m’ont entouré et, insensiblement, ils infléchissent ma promenade en empruntant un itinéraire qui n’est pas celui que j’avais choisi. Après cent mètres environ de cette marche quasi forcée, je me retrouve au milieu d’une petite placette où nous rejoignons trois individus qui, à l’évidence, sont des amis de mes accompagnateurs. Et là, très vite, les cinq hommes m’entourent et je vois jaillir au moins trois lames. N’ayant aucune vocation au martyre, je lève les bras, pour signifier à mon comité d’accueil que je n’ai aucune intention de faire le mariole. L’un des agresseurs se met à fouiller les poches de mon jean. Il ne trouve rien car, en voyage, j’ai l’habitude de mettre passeport et argent dans une pochette que je porte autour du cou. Mais la fine équipe n’a pas le temps de pousser plus loin les investigations car la sirène d’une voiture de police se met à hurler à quelques rues de l’endroit où nous sommes. Les cinq hommes se dispersent dans des directions différentes, un peu à la façon d’une bande de garnements dans un film de Tati.

Je mets plus d’une demi-heure à rentrer à l’hôtel car, à chaque carrefour, je vérifie que mes agresseurs ne me suivent pas pour achever leur fouille au corps quelque peu musclée. Mais rien ne se passa et j’en étais quitte pour une belle émotion. En fait, le meilleur restait à venir.

Bien sûr, de retour, je n’ai rien dit à Dominique pour ne pas l’inquiéter car le séjour n’était pas fini. Or, celle-ci avait profité de mon absence pour repérer un restaurant sympa grâce à un guide de voyage. Fatalitas ! Je m’aperçois que l’établissement est situé en plein dans le quartier où je venais de vivre ma mésaventure. Je dis – sans argumenter et pour cause – que ce quartier ne me semble pas très sûr et qu’il vaudrait mieux rejoindre une zone plus touristique. Réponse sur le ton du reproche : « Mais qu’est-ce que c’est que ce discours dangereux ? Tu es vraiment trop sensible à l’idéologie sécuritaire ! »

Coincé par mon omission initiale, j’avale le reproche sans protester et accepte la soirée dans le quartier maudit. D’où un certain trouble quand nous nous installons à la terrasse du sympathique restaurant italien qui était à peine à quelques dizaines de mètres de la placette maudite.

Récupérer la voiture garée dans une rue adjacente fut aussi vaguement angoissant. Et quand, de retour à l’hôtel, ma compagne me dit, avec une force de conviction indéniable : « Tu vois, tout s’est bien passé. A t’écouter, on se méfierait de tout… il faut avoir confiance ! », ce soir-là, je me suis senti grand et magnanime. Très grand.

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A propos Patrick Mottard

Conseiller général du 5e canton de Nice dans les Alpes-Maritimes depuis 1998. Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Parti Radical de Gauche
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10 commentaires pour Travel anecdote (2) : le sécuritaire de Pretoria

  1. Anne dit :

    Il y a de quoi se sentir grand ! Bravo ! et maintenant je sais pourquoi il y a des bosses sous le polo sur la photo du JWE… 😉

  2. Emmanuel dit :

    Courage fuyons, Patrick !

  3. Emmanuel dit :

    L’Afrique du Sud, un des plus forts taux de criminalité au monde avec 59 homicides pour 100000 habitants en 2012. Patrick, tu n’as vraiment peur de rien !

  4. Manu, on n’était pas en 2012, mais en 1995. Même si on parlait déjà des problèmes de criminalité, c’était dans une moindre mesure.

  5. Christian Vitu dit :

    Peut-être que depuis cela s’est amélioré ?

  6. Claudio dit :

    Mentir par omission pour la bonne cause, c’est quand même mentir. Le confesser permet de se sentir « grand ».

  7. bernard gaignier dit :

    je me souvenais très bien de cette histoire que m’avait raconté Patrick à l’époque!
    Ce qui m’effraie surtout (maintenant qu’on connait la fin il n’y a pas de pb) c’est quand tu dis que c’était en 1995!!!
    Dans mon souvenir c’était beaucoup moins ancien!!

  8. Cléo dit :

    Que j’apprécie ce nouveau post!Puisse- t-il, sans dépasser les 200 commentaires du blog ami, connaître autant d’adeptes…critiques.

  9. penelope dit :

    mais ,elle est terrible cette histoire !! et ne rien avouer en plus,vous avez tout d’un Grand !!

  10. alaind dit :

    Désolé pour la bête du Gévaudan du blog « Ami » la danse n’est pas une tasse de thé facile, et je serais peut être bien en peine d’imiter KC imitant le Lakota des plaines dans un mouvement anti horaire.

    Cette épreuve de sang froid dénote un flegme « So British » admirable, quand bien même il demeure le parfum d’une certaine insouciance du danger.
    Les reflets des lames ou des armes, un groupe qui visiblement ne voulait pas servir de guides, çà laisse des traces dans les sillons de la mémoire!

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