Travel anecdote (3) : huiles (non) essentielles

Patrick, Roumanie, 1975

Patrick, Roumanie, 1975

Nous sommes au milieu des années 70. Nous avions pris l’habitude, en septembre-octobre, la rentrée universitaire étant tardive, de partir de cinq à sept semaines en Europe communiste avec notre modeste mais vaillante Renault 5. Nous ne le faisions pas par idéologie mais par goût de l’aventure car tout était différent de l’autre côté du Rideau de Fer, surtout pour les voyageurs individuels que nous étions.

L’argent était un problème car, à l’époque, il n’existait pas de cartes bancaires et les pays de l’Est exigeaient un certain volume de dépenses quotidien. Il fallait donc bien calibrer nos ressources surtout si on considère que notre budget n’était pas faramineux. Au départ, je partageais le liquide nécessaire à l’ensemble du voyage en trois parts : une dans la pochette que je portais autour du cou, une dans le sac de Dominique et la troisième, la plus importante, celle qui devait assurer notre retour dans n’importe quelles circonstances, scotchée sous le siège arrière.

Cette année-là, après avoir folâtré en Yougoslavie et en Bulgarie, nous séjournions en Roumanie avant d’entamer un audacieux retour par Istanbul.

A Bucarest, je récupère donc l’ultime enveloppe sous le siège, quand je découvre avec stupeur, je ne sais par quel sortilège, nos billets de banque devenus transparents. C’est bien simple, on pouvait voir à travers.

Flash-back :

A chaque expédition automnale, nous embarquions une caisse de victuaille et un petit réchaud qui nous permettaient, avec le maïs récupéré dans les champs, de nous nourrir au moindre coût dans des pays où, de toute façon, le ravitaillement était rare. Pour éviter quelques problèmes rencontrés les années précédentes, j’avais insisté auprès de ma coéquipière, pour que nous ne prenions ni huile ni miel, denrées qui peuvent s’avérer plus dangereuses que de la nitroglycérine dans un coffre de voiture. Mais, en bonne Méditerranéenne, Dominique avait clandestinement embarqué une bouteille de bonne huile d’olive qui, évidemment, se renversa dès le premier nid-de-poule yougoslave. Courroux de ma part (modéré), excuses contrites de la coupable (pas tant que ça), nettoyage général (naïfs que nous étions) et l’incident fut oublié. Jusqu’à ce jour maudit où je récupère nos billets de secours huileux à souhait, le liquide ayant coulé, sans qu’on s’en aperçoive, sous les sièges.

Et ce fut le début d’une aventure monétaire assez pittoresque.

Première étape : l’ambassade de France à laquelle on présente nos billets ne veut pas nous les échanger et nous traite comme des beatniks apatrides.

Deuxième étape : au camping, nous lessivons les billets avant de les pendre sur une corde à linge comme de vulgaires chaussettes. Pas d’amélioration notable, mais je vois encore la tête des promeneurs roumains qui passaient par là en se disant probablement que les capitalistes occidentaux avaient un rapport névrotique à l’argent.

Troisième étape : nous parvenons quand même à échanger quelques billets huileux dans un hôtel de Bucarest. Heureusement pour nous, le pays ayant une pénurie d’électricité, le bureau de change est sombre comme une église espagnole. Du coup, le fonctionnaire ne remarque rien.

Quatrième étape : à la frontière bulgare, une demi-douzaine de douaniers plus ou moins galonnés, nous fait comprendre d’un air entendu que nos billets sont faux. Le ton se fait menaçant et nous ne devons notre salut qu’aux deux ou trois billets secs qui nous restent.

Cinquième étape : à Istanbul, l’inquiétude est à son comble et nous sommes quasiment coincés, quand nous arrivons presque par hasard à solder le restant de la somme au marché noir, les petits trafiquants turcs étant moins pointilleux que les fonctionnaires bulgares. Autant dire que nous n’avons pas marchandé. Mais le retour était assuré.

Cette rentrée-là, n’en déplaise à Claudio, il me semble bien me souvenir que pendant quelques semaines, on s’est mis à la cuisine au beurre !

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A propos Patrick Mottard

Conseiller général du 5e canton de Nice dans les Alpes-Maritimes depuis 1998. Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Parti Radical de Gauche
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24 commentaires pour Travel anecdote (3) : huiles (non) essentielles

  1. Cendrillon dit :

    Ce n’était donc pas « l’argent du beurre »… ?
    Argent « liquide », argent « sale »… Tout y est ! LOL
    J’adore la 2e et la 4e étape ! Excellent « le rapport névrotique à l’argent »… ! c’était du « propre » !
    Encore une anecdote à lire en BD ! 😉

  2. Patrick Walz dit :

    Magnifique !
    Roumanie communiste Des années 70…
    J’attendais un « soixantuitard » dans in squat de « delautrecoté », un peu glauque.
    Pas du tout, j’ai p’tit jeune, bien propre sur lui, très NAP (Neuilly Auteuil Passy) avec son raz de cou, proche de la nature avec sa tente, son jerrycan et sa R5 et alors que l’Europe se « jocockerise » dans les festivals « peace, love & music » lui nous parle d’huile d’olive et de chaussettes (dans la deuxième étape).
    Bon, je suis épuisé, je vais me coucher, il m’a crevé avec tout son air pur…. 😴😴😴
    😜

  3. Je note que les « travel anecdotes » tournent systématiquement à ma confusion… Il va falloir que je lui en rappelle d’autres !

  4. JOSÉ dit :

    Mort de rire en essayant de visualiser les scènes…..
    Maintenant, à la décharge de DOM, comment quitter NICE, sans emporter l’indispensable E;P;O;(Eau Pastis Olive) et une bonne bouteille d’huile du pays ?.

  5. Claudio dit :

    L’anecdote est savoureuse.
    L’huile n’était pas fautive. Et Dominique si peu… Que ce serait-il passé avec une compagne normande ? Je veux dire qui aurait embarqué du beurre.
    Sinon, merci d’avoir illustré avec ma première voiture. Mais la mienne était… orange. Si, si !

  6. Guy D dit :

    Ce périple m’en rappelle bien d’autres.Effet du hasard ? Je relis « Rue de la sardine » de Steinbeck.A l’huile bien sûr ! Merci…aux années passées..

  7. Dominique dit :

    Guy, autre effet du hasard, chaque week-end je propose un jeu sur mon blog qui consiste à deviner où a été prise une photo à l’aide de petites énigmes. Le 6 avril j’avais fait deviner la maison de Doc, dans « Rue de la Sardine » http://boymottard.wordpress.com/2013/04/06/jeu-du-week-end-23/

  8. Manuella dit :

    A quand un recueil, avec Dominique pour vous voler la vedette ?

  9. Seva Y dit :

    Avec l’huile Puget, banquette briquée, billets purgés!

  10. alaind dit :

    Belle histoire d’honnête blanchiment!

  11. Cendrillon dit :

    Je relis l’anecdote une seconde fois, tellement c’est tordant !!! 😀
    On attend la revanche de Dominique… ! peut-être au prochain Jeu du Week-End ???

  12. Emmanuel dit :

    Belle anecdote de Patrick au pays des Soviets qui mettait à l’époque le programme commun en pratique en visitant les pays du bloc de l’Est. On ne peut que regretter cette attaque contre Dominique, car en effet comment déguster de bons poivrons grillés sans une bonne huile d’olive ?
    Cuisine au beurre, cuisine à l’huile, ce n’était pas le thème d’un film célèbre ?

  13. bernard gaignier dit :

    Si jeunes et déjà des huiles

  14. Dominique Dufour dit :

    L’époque bénie du Conducator! Du Danube de la pensée!

  15. Naim Aich dit :

    Une «travel anecdote» à inscrire dans vos récits!!! Je l’ai lue à 3 reprises tellement j’ai aimé!!!

  16. John Monro dit :

    Excellent story Patrick

  17. Manu Honeger dit :

    C’est ce qui s’appelle des vacances grassement payées

  18. Anla Lacamp dit :

    Super anecdote vous en avez fait de belles. C’est un peu risqué de partir avec vous

  19. véro dit :

    Quand même, vous faites la paire, unique!

  20. René Poésy dit :

    très « féminin » Patrick de reprocher des années après quelque chose à sa moitié… enfin je dis çà c’est pour parler…

  21. La facétieuse Valérie ne se contente plus de sévir sur le blog de Dominique à l’occasion du JWE : elle a décidé de nous faire profiter de ses illustrations ici aussi. Et voilà ce que ça donne :

    Montage Valérie Roumanie

  22. Merci à Expat et à Dromard de faire entrer ce blog dans le monde merveilleux du JWE !

  23. Ping : Rencontre avec Patrick Mottard « Café des Roumains

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