Travel anecdote (6 – 3e partie) : du rififi à Kalotina

Kalotina 2009

Kalotina 2009

(Première partie)

(Deuxième partie)

Quelques minutes après, je me réveille. En réalité, j’ai l’impression de rêver. Il y a une heure, je conduisais ma voiture, écoutant distraitement du Bob Marley, tout en préparant mentalement la rentrée universitaire qui se profilait au bout de cette dernière ligne droite. Et là, je suis dans ce cul-de-basse-fosse, menotté, me cognant dans le noir contre les parois en béton de cette cave qui sent l’urine. Je n’arrive pas à croire à ce qui m’arrive.

Très vite toutefois, je m’aperçois qu’en frappant contre une des parois, je peux entrer en communication avec Christian qui est dans une cellule voisine. Quand la sentinelle est au bout du couloir, nous pouvons échanger quelques mots. Dans un premier temps, c’est surtout le sort des autres qui nous préoccupe. Où sont Luc et nos compagnes ?

Les heures passent, enfin, nous pensons qu’elles passent car on nous a enlevé nos montres. Dans cette zone montagneuse, la température baisse régulièrement. Mon T-shirt léger est très insuffisant. Je grelotte. Je n’ai jamais autant grelotté de ma vie. Christian demande des couvertures au gardien qui, comme je l’avais prévu, se moque de nous : « Cold, good for you, ah ! ah ! ah ! »

Brusquement, je me rappelle que dans la poche arrière de mon jean, j’ai un carnet de voyage plutôt compromettant. J’y consigne mon analyse du communisme au quotidien en des termes peu amènes depuis un mois. Je me dis que si les gardiens tombent sur ce document, je risque d’aggraver mon cas. Je m’oblige donc à manger page par page le carnet, couverture cartonnée comprise (elle était aussi manuscrite), ne laissant que la spirale métallique. Le mélange de papier et d’encre ne fut que médiocrement digeste, mais la disparition de cette preuve incontestable de mon anticommunisme naissant me rassura. C’est alors qu’en palpant ma ceinture, je me rappelle que celle-ci avait été troquée en Russie avec un réserviste : c’était un magnifique ceinturon de l’armée rouge avec faucille et marteau, produit pas vraiment prévu pour l’exportation. D’où une nouvelle source d’inquiétude, définitive celle-ci, car je ne me voyais pas boulottant cuir et métal !

Il faisait si froid que jamais nous n’avons fermé l’œil.

Nous devions être au milieu de la nuit quand Christian me donna des envies de meurtre. Profitant de l’éloignement du gardien qui arpentait le couloir avec la régularité d’un métronome et après avoir fait résonner notre code contre la paroi, le voilà qu’il me pose, avec son accent chantant du Var, la question du siècle : « Patrick, tu as vu Midnight Express ? »

Des envies de meurtre, je vous dis…

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A propos Patrick Mottard

Conseiller général du 5e canton de Nice dans les Alpes-Maritimes depuis 1998. Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Parti Radical de Gauche
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27 commentaires pour Travel anecdote (6 – 3e partie) : du rififi à Kalotina

  1. Cendrillon dit :

    Excellentissime !!! 🙂 Le carnet mangé, la ceinture presque aussi, et le must du must c’est Christian… Je me tords de rire !!! La suiiiite…. viiiite ! 🙂

  2. Dilyana Tsenova Gogova dit :

    Не знам френски, мамка му, но съм минавала през тази граница. Не мога да преценя дали е повече смешно или тъжно.

    • Valérie Expat From Nice dit :

      Това не е смешно. Но това ни кара да се смея … Срамота, нали?

  3. Dilyana un peu les deux…

  4. alaind dit :

    Nous rejoignons ici les « Fragments de Nice ».
    J’avais interrogé le prisonnier pour qu’il lève le voile de cet obscur passé, et là, c’est désormais plus clair.
    Je savais Patrick dévoreur de littérature, mais comme çà, non ….

  5. Valérie Expat From Nice dit :

    Mais que font les compagnes pendant ce temps-là ? Peut-être tentent-elles d’expliquer aux bourreaux que « M… » ne veut pas dire « M… » mais « Merci » en argot du Poitou Charentes ?

  6. bernard gaignier dit :

    Il n’y a pas de suspens on sait que le héros n est pas mort

  7. Emmanuel dit :

    Valérie et Patrick, vous lisez le russe ? Et la traduction pour les autres !

    • Valérie Expat From Nice dit :

      C’est du russe mâtiné de bulgare

    • Valérie Expat From Nice dit :

      Dilyana dit : « Je ne connais pas le français, merde, mais je suis passée par cette frontière. Je ne peux pas dire si c’est plutôt drôle ou plutôt triste. » C’est ça, Patrick ?

  8. Emmanuel dit :

    Valérie tu m’épates (rick) !

  9. bernard gaignier dit :

    Manu, je t’interdis de faire des jeux de mots plus nuls que les miens

  10. Tout à fait camarade Expatriova !

  11. Dominique Dufour dit :

    Une remise en cause un peu partiale de la Glorieuse Odyssée du Socialisme Réel!

  12. Valérie Expat From Nice dit :


  13. Cendrillon dit :

    Moi ce qui m’épate c’est que Patrick ait avalé la couverture cartonnée du carnet… sans rire c’est trop fort !

  14. Valérie Expat From Nice dit :

    Nous en sommes au troisième des six épisodes…. Imaginons la suite.
    La séance de torture à la rose de Bulgarie, la tentative d’évasion en chantant « La Maritza » pour attirer le gardien, le saisir entre les barreaux, l’étrangler et récupérer les clés…

  15. Cendrillon dit :

    Pas mal @Valérie j’aime bien ! Ou alors, le gardien trouve une K7 vidéo de Midnight Express, et devient pote avec Christian, alors Patrick tente de les étrangler tous les deux avec sa ceinture, mais les filles arrivent à ce moment là, et proposent un compromis, en offrant un diner improvisé à base de poivrons et d’huile d’olive qu’elles avaient dans le coffre de la voiture…

  16. Sandra dit :

    Référence aux pussy riots? J espère que ça s est mieux terminé

  17. Sandra… et le suspens ? Réponse la semaine prochaine…

  18. cléo dit :

    Excellent! Il y a un type qui derrière des barreaux littéraires criait: « du papier et un crayon »! Là, cela aurait plutôt été: « une gomme et un effaceur! ». J’imagine d’autres versions: « De l’acide sulfurique et des allumettes! » ou notre préférée:  » une mâchoire et un estomac! »

  19. Sevil Zaim dit :

    C’est triste mais c’est très drôle en même temps! J’attends la suite impatiemment !

  20. Ping : Travel anecdote (6-4e partie) : du rififi à Kalotina | Le blog de Patrick Mottard

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