Travel anecdote (7) : le miroir inversé de Turnu Severin

Voyage 1973

En ce début des années 1970, nous sommes très excités car nous allons enfin franchir le Rideau de fer pour la première fois. Après deux tentatives infructueuses en Bulgarie quelques jours plus tôt (nous avions été refoulés à la frontière une première fois en arrivant de Yougoslavie car nous avions traversé le nord de l’Italie et il y avait une épidémie de choléra à Naples ; et une deuxième fois en arrivant de Grèce – là c’était la fièvre aphteuse des ovins…), nous voilà aux « Portes de fer », c’est-à-dire sur le Danube où ce barrage au nom impressionnant mais nullement usurpé est le point de passage entre une aimable Yougoslavie qui hésite entre Est et Ouest et la Roumanie communiste du terrible Ceaușescu. Il est plus de vingt-et-une heures.

Pourquoi une heure aussi tardive ? Tout simplement parce que j’ai eu une idée absolument géniale : en passant la frontière de nuit, nous allions trouver des douaniers somnolents qui nous garderaient moins longtemps. C’était sans compter sur la vigilance des gardiens du socialisme réel qui contrôlent sous toutes les coutures nos voitures et leurs occupants dans un check point pourtant désert.

Il faut dire que si ma Renault 5 quasiment neuve n’attire pas spécialement le regard, il n’en est pas de même en ce qui concerne la Simca 1000 « vintage » de Luc. Repeinte avec un bleu métallisé du meilleur effet, on la remarque de loin car son propriétaire, qui aime le confort, a arrimé sur son toit un grand morceau de mousse faisant office de matelas.

Après deux heures de fouille, on a fini par nous rendre nos passeports et nous pénétrons enfin en terre communiste. L’émotion est à son comble… Ça y est, nous sommes de l’autre côté. Drogo et Aldo peuvent aller se rhabiller : Dominique, Luc et Patrick ont franchi à la fois le désert des Tartares et la mer des Syrtes.

Du fait de la proximité du Danube et de la saison (nous sommes en septembre), un épais brouillard ne nous laisse aucune visibilité. Nous errons dans cette purée de pois quelque temps, pas vraiment rassurés par cet environnement hostile. Aussi, décidons-nous de nous arrêter sur le premier espace un peu convenable que nous rencontrons.

Avec soulagement, nous plantons nos tentes canadiennes. Et, la faim nous tenaillant, nous faisons cuire sur notre camping-gaz une casserole de ce qui constitue notre ordinaire en cette fin de voyage : la soupe de vermicelles (avec, soyons fous, une option bouillon cube).

Et c’est au moment où nous allions entamer ce savoureux repas que la nuit qui nous entoure est brusquement zébrée par les faisceaux de plusieurs lampes torches. Trois ombres apparaissent, et nous identifions trois soldats avec des fusils-mitrailleurs en bandoulière. Ils tournent autour de nous avec précaution. Ils semblent fascinés par le réchaud à gaz, un peu comme si ce petit réservoir bleu était l’arme secrète avec laquelle les capitalistes espéraient entamer la destruction définitive du monde socialiste. Le plus courageux d’entre eux se décide à se pencher sur la machine infernale et à soulever le couvercle de la casserole. Un grand sourire envahit alors son visage : « Macaroni », dit-il. Culinairement impropre, le terme employé eut le mérite de détendre la petite troupe qui, finalement, après avoir vérifié nos passeports, rebroussa chemin dans la bonne humeur.

Du coup, nous dînons rapidement en commentant ce premier contact avec les troupes du pacte de Varsovie avant de nous écrouler de fatigue dans nos duvets (et Luc sur son matelas !)

Il est apparemment assez tard dans la matinée quand je m’extrais de la petite tente : le brouillard a disparu et le soleil est déjà haut dans le ciel. Mais là, surprise ! Je m’aperçois en un instant que nous avons installé notre camp dans le parc central de Turnu Severin (une ville de 100 000 habitants quand même). Un peu comme si des voyageurs s’étaient installés à Nice de nuit dans le jardin Albert 1er.

En jetant un regard sur le chaos de notre campement improvisé, nos affaires dispersées sur la pelouse, en imaginant nos gueules de métèques, de juifs errants, de pâtres grecs, et en remarquant le visage plutôt fermé des passants, je me dis que nous avons vraisemblablement l’air d’une escouade intrusive et peu désirée de gens du voyage…

Miroir inversé… C’était en Roumanie, il y a bien longtemps.

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A propos Patrick Mottard

Conseiller général du 5e canton de Nice dans les Alpes-Maritimes depuis 1998. Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Parti Radical de Gauche
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11 commentaires pour Travel anecdote (7) : le miroir inversé de Turnu Severin

  1. bernard gaignier dit :

    Vous n’avez pas compris que c’était une insulte raciste quand ils ont dit macaroni

  2. Valérie Expat From Nice dit :

    Non mais je rêve encore….ou quoi ?

  3. Emmanuel dit :

    Quel amour pour les pays de l’ancien bloc de l’est !

  4. véro dit :

    Ah! Ah ! » La tribu prophétique aux prunelles ardentes »!

  5. Cendrillon dit :

    A ne surtout pas reproduire aujourd’hui ! ça ferait les gros titres des journaux : « Des Français ont « Romisé » leur voyage en Roumanie… ». C’est clair qu’avec toutes ces polémiques cette Travel-anecdote fait sourire… 🙂

  6. Georgia illie dit :

    Discovering Romania-Wild Carpathia (Mountains of Transylvania) [FULL HD]
    http://www.youtube.com

  7. ipanema dit :

    les Français dehors !!! mais où était notre ami Valls?
    curieuse de lire la suite, que d’aventures..

  8. Maintenant Valérie fait aussi des teasers pour les travel anecdote !

    Travel anecdote Roumanie

  9. bernard gaignier dit :

    Magnifique Valerie

  10. alaind dit :

    Valérie la Magnifique!

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