Malik Mujovic repose enfin en paix

MC, SSVDS, avril 2008

En ce printemps 2016, le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a enfin condamné l’ex-président de la République serbe de Bosnie (1992-1996) Radovan Karadzic à 40 ans de prison pour génocide et en particulier pour le massacre de Srebrenica où 8000 musulmans bosniaques civils ont été massacrés en quelques heures par les paramilitaires serbes en juillet 1995.

Cette nouvelle m’a immédiatement transporté là bas dans l’immense champ de mort au sud de la petite ville de Srebrenica où nous nous étions rendus avec Dominique après la guerre. Parmi les milliers de tombes qui à l’époque étaient encore en terre meuble, je me souviens avoir été particulièrement ému par celle de Malik Mujovic : sur la petit planche où étaient gravés son nom et un signe religieux musulman, j’avais constaté qu’il avait la même date de naissance que moi.

Par la suite, dans « Fragments de Nice », j’avais fait de Malik le symbole de notre mauvaise conscience vis-à-vis de ce drame absolu et absurde que furent les guerres civiles de Yougoslavie (voir ci-dessous).

Des guerres qui se sont déroulées dans l’indifférence de l’Europe, des pays musulmans »frères » et des Nations Unies. Dans notre indifférence. Au delà d’une condamnation de l’homme et des événements qui permettra de réduire au silence tous les révisionnismes, cette décision a aussi le mérite de rappeler que la lâcheté en politique internationale est un dangereux boomerang. Que ce soit à l’ombre de la mosquée de Srebrenica ou dans le désert syrien.

Et il me plaît d’imaginer que depuis jeudi, Malik repose enfin en paix.

Fragments de Nice (Editions « Toute latitude »)

Malik MUJOVIC, cette journée légère, transparente et bleue d’il y a neuf ans, si tu savais comme elle me pèse aujourd’hui…
Nous sommes le 18 août 2004. Je suis devant ta tombe de terre meuble dans ce champ de mort qui épouse la vallée au sud de la petite ville.
Ta petite ville. Srebrenica.
Malik, tu as mon âge, tu avais mon âge.
Tu étais encore un homme jeune quand, en 1995, ta vie s’est arrêtée. Pour rien.
Les soldats bleus t’ont trahi. Nous t’avons trahi.
Et les noirs miliciens ont pu t’entraîner là avec tes frères, tes amis, tes voisins et ce vieil oncle si sage et si digne que tu consultais aux heures graves de ta vie.
Presque sans hâte, méthodiquement, les Serbes vous ont regroupés là, dans cette plaine si familière qui longe cette forêt si familière…

Dans la tiédeur anesthésiante de cette nuit d’été, saoulé par les coups et la brutalité de l’événement, tu as laissé flotter dans ta mémoire quelques bribes du temps d’avant…
Courses joyeuses de ton enfance mercurochromée, promenades solitaires de ton adolescence farouche, et tant de rêves inachevés auprès des jeunes filles si sages de ton pays…

Par groupes, on vous a isolés dans la forêt.
C’est à travers la futaie que tu as vu tomber le groupe qui précédait le tien.
Le cri rauque d’un frère, les pleurs d’un vieil homme, l’ordre bref, le crépitement des armes automatiques, la mort. Le silence.

En quelques secondes tu as compris que la folie des hommes allait noyer dans un torrent de haine et de fureur la tragédie de la vie qui file.
Cette tragédie qui te rendait si mélancolique les soirs de pleine lune.
Plus jamais la douceur des soirées entre amis, là-haut, à la terrasse du café de la place centrale, en face de la mosquée.
Plus jamais le regard gentiment moqueur de ta femme quand tu rentrais bredouille de la chasse.
Plus jamais la toux des enfants les soirs de coqueluche, leurs rires les matins de neige.
Plus jamais !
Jamais !

Malik, tu es mort,
au milieu de cette Europe si rassurante qui a nourri tes rêves d’Allemagne et de France,
au milieu de ces Européens si aimables qui, une fois l’an, envahissaient pacifiquement les ruelles de ta petite ville avec leurs si belles automobiles…

Malik, tu es mort dans l’indifférence de cette Europe-là.
Tu es mort de mon indifférence,
moi qui étais là-bas
si loin, si proche
dans ma ville, dans ma vie, sur la courbe de la Baie,
j’étais à la plage…
Au moment où ton corps raidi piqué de fleurs de sang était caressé par les premiers rayons de soleil du jour d’après,
j’étais à la plage…
en vacances,
en vacances, insouciant et joyeux !
et pourtant, je pouvais savoir
et pourtant je savais.
Malik je te demande pardon.
Pour rien, pour tout.
Pardon !

A propos Patrick Mottard

Conseiller général du 5e canton de Nice dans les Alpes-Maritimes depuis 1998. Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Parti Radical de Gauche
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8 commentaires pour Malik Mujovic repose enfin en paix

  1. Jean Cagnazzo dit :

    Un massacre dans l’indifférence totale de cette époque…….oh Etres Humains pourquoi devenez ainsi ?

  2. bernard gaignier dit :

    Il me semble connaitre ce texte….

  3. Emmanuel dit :

    Il y a toujours une justice même si elle est tardive et bien trop longue !

  4. bernard gaignier dit :

    ça Manu, c’est un peu naîf et souvent éloigné de la réalité…..

  5. Anik Angelozzi Kaigl dit :

    Très beau texte !!! Émouvant !!!

  6. Laurent Weppe dit :

    le massacre de Srebrenica où 8000 musulmans bosniaques civils ont été massacrés en quelques heures par les paramilitaires serbes

    Et Grecs.
    Les victimes de Srebrenica ont été massacrées par des paramilitaires Serbes Et Grecs.
    Non seulement des volontaires Grecs se bâtirent en Bosnie pour les Serbes au nom de la solidarité entre orthodoxes et de la « résistance à l’hégémonie Américaine« , mais ces derniers participèrent au massacre de Srebrenica, exactions qualifiées « d’exploits héroïques » par une partie de la presse Grecque à l’époque, alors que dans le même temps le gouvernement Grecque faisait fuiter vers Belgrade les informations classées secret défense de l’Otan Et livrait des armes aux Serbes de Bosnie.

    Il fallu 10 ans avant qu’une commission parlementaire ne soit mise en place en Grèce pour enquêter sur les complicités entre l’état Grec et les adeptes du nettoyage ethnique, et cette dernière n’a à ce jour rendu aucun rapport, et bien que connus des services de l’état Grec, les paramilitaires Grecs ayant participé aux massacres n’ont pas été inquiété ni par la justice internationale, ni par celle de leur pays (l’un d’entre eux alla même jusqu’à intenter un procès en diffamation à Takis Michas, le journaliste qui révéla la participation de volontaires Grecs aux massacres: il se sentait -ça ne s’invente pas- insulté par l’emploi du terme « paramilitaire« )

    Voici une partie d’entre eux pris en photo dans les rues de Srebrenica le 11 Juillet 1995. Sont-y pas fiers et beaux, ces braves membres de l’Avant-Garde de la Résistance Chrétienne au Djihadisme et à l’Ordre Capitaliste Américain?
    Bien entendu, depuis la chute du régime de Milosevic, les meurtriers qui se pavanaient dans les rues de Srebrenica et se vantaient dans les pages de la presse Grecque Jurent leurs Grands Dieux qu’ils n’ont rien à voir avec les massacres, qu’ils n’étaient pas là, ou que s’ils étaient là ils étaient dans la quartier d’à côté, qu’il n’y ont pas pris part, qu’ils n’ont même pas combattus: en gros qu’ils étaient juste venu faire du tourisme dans un pays en guerre civile… C’est fou la vitesse à laquelle les combattants les plus belliqueux et les moins vergogneux se dégonflent et nient leurs « exploits héroïques » dès lors qu’ils ne sont plus sûrs d’être les plus forts.

  7. Patrick Attali dit :

    C est beau ce que tu as écris

    Et une pensee à ceux qui sont partis

  8. Robert Arnaut dit :

    je partage tout a fait

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