Edgard Ponthus, mon grand-père

Comme chaque année, nous avons passé quelques jours avec une bande de joyeux drilles en Bourgogne du  Sud, autour du village de Cruzille, le berceau de ma famille maternelle (accessoirement celui de Vincent Dedienne, l’humoriste qui monte).

L’occasion de rendre hommage à Edgard Ponthus, mon grand-père, qui fut à la fois maire et martyr du village. Comme je l’ai fait la semaine dernière pour mon père René Mottard, je publie à nouveau un texte présenté sur ce blog le 23 juillet 2009. Un texte qui relate la journée elle aussi la plus importante et la plus dramatique de sa vie.

L’ARRESTATION D’EDGARD

Dimanche 23 janvier 1944. Cruzille.

Il est 11 heures 30. Edgard Ponthus jette un coup d’œil à l’ordre du jour et s’apprête à clore la séance du Conseil municipal. Une de plus. C’est que depuis 1929, celui qui fut le plus jeune maire de France en a présidé quelques-uns. Aujourd’hui, à 45 ans, il a pris la mesure de ces assemblées de paysans durs au mal et âpres au gain, lui, le voyageur de commerce. Avant-guerre, on parlait même de députation pour ce jeune notable qui avait réussi l’exploit de faire financer la restauration du toit de l’église par une population plutôt anticléricale…

Mais en ce jour d’hiver 44, on est loin de cette période somme toute heureuse de la fin de la IIIe République. En fait, depuis le début de la tragédie, Edgard mène une double vie : l’élu est aussi un résistant. La région est truffée de maquis utilisant les bois de buis et les petites forêts comme base de repli. Sous le nom de code de Gobert, Edgard utilise sa fonction de maire pour, notamment, établir de fausses cartes d’identité ou délivrer des tickets et des bons de ravitaillement aux patriotes qui se cachent. Plus tard, il sera un des pionniers de la formation de l’Armée Secrète : il participe à des parachutages, cache armes et munitions.

Mais avec « l’invasion » de la zone Sud, les Allemands se font de plus en plus présents et pressants. Edgard se sent en danger et a peur pour sa famille. C’est pour cela que Joséphine, sa femme, Edith (ma mère) et Colette, ses filles de 18 et 16 ans dorment chez un voisin, au cas où…

Aussi n’est-il pas particulièrement surpris quand, dans la salle du Conseil, surgit Colette, sa cadette, entourée de deux hommes – chapeaux et manteaux de cuir – dont l’appartenance à la Gestapo ne laisse aucun doute.

Une demi-heure plus tôt, deux tractions avant Citroën se sont arrêtées devant la maison familiale en bas du village sur la place du lavoir. Trois Allemands se sont engouffrés dans la salle à manger du rez-de-chaussée amenant avec eux Pagenel, le chef de l’AS à Cormatin, préalablement arrêté. Bien renseignés, ils interrogent avec calme Colette, Joséphine et enfin Edith, qui a rejoint le groupe au retour d’une visite chez une voisine. Et c’est ainsi que deux d’entre eux, guidés par la plus jeune des filles d’Edgard, se rendent à la mairie.

Face à la Gestapo, Edgard ne se fait pas beaucoup d’illusions ; il pense surtout à la sécurité des siens qu’il avait toujours tenus à l’écart de ses activités de l’ombre. Toute fuite étant impossible et toute résistance inutile, le groupe rejoint la maison en passant par le petit raccourci herbeux qui va de la mairie à la place du village.

Il est 12 h 45 quand Edgard retrouve les siens. Il est rassuré car ces derniers ne seront apparemment pas inquiétés. Mais son visage douloureux est celui des adieux car lui, à ce moment précis, il sait…

On lui laisse juste le temps d’accomplir un dernier geste républicain. C’est à sa femme qu’il confie les clés de la mairie en lui disant, avec une ironie un peu gauche, « désormais, je n’en aurai plus besoin ».

Déjà, on l’entraîne dans l’une des voitures noires, direction Blanot, où d’autres arrestations sont programmées : les corbeaux avaient eu la dénonciation généreuse.

Le soir puis le mois qui suivirent, dans la sinistre prison du fort de Montluc à Lyon, il sera interrogé et torturé. Pagenel, lui, ne passera pas la première nuit. Puis ce sera Compiègne et les wagons plombés pour Flossenbürg, le camp de concentration à la frontière germano-tchèque, où il restera jusqu’à l’ordre d’évacuation rendu nécessaire par l’avance de l’armée américaine.

C’est au cours de cette retraite qu’Edgard contractera le typhus qui lui sera fatal. Son corps sera jeté sans ménagement sur le ballast, quelque part vers Prague, le 21 avril 1945.

Mercredi 15 juillet 2009. Cruzille.

Sous le soleil d’été, le village semble figé.

La mairie est toujours là, la maison familiale vendue il y a une dizaine d’années aussi. Massive, sa silhouette domine la place face à la fontaine et au lavoir. Sur la façade, une plaque en marbre chuchote la mémoire de ces événements d’hier aux passants désœuvrés et aux paysans affairés.

C’était Edgard, l’élu républicain, le Résistant.

C’était mon grand-père. Ce grand-père que je n’ai jamais connu.

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A propos Patrick Mottard

Conseiller général du 5e canton de Nice dans les Alpes-Maritimes depuis 1998. Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Parti Radical de Gauche
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Un commentaire pour Edgard Ponthus, mon grand-père

  1. Emmanuel dit :

    Que les générations futures ne l’oublient jamais. N’est ce pas Renaud ?

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