Michel Petkov, notre ami bulgare

A Sofia,  notre ami Michel Petkov vient de nous quitter.

Figure sociale-démocrate de la Résistance anti-communiste, Michel a payé ses convictions humanistes par de nombreuses années dans les prisons staliniennes de son pays. Avant à l’automne de sa vie de représenter la toute jeune démocratie bulgare comme député-constituant et ambassadeur à Madrid et à Tunis.

Pour nous, il sera celui qui – avec sa femme Roumi et sa fille Milena – nous a accompagnés, nous les Européens de l’autre rive, pendant cette extraordinaire séquence historique de la chute du Mur et de l’effondrement des régimes de l’Est. De Sofia à Nice passant par Choumen, Madrid et… Kotel !

Dans mon dernier livre, j’ai brossé à ma façon un portrait de notre ami. En forme d’hommage, je le livre ici :

III.2 Michel Petkov de Kotel

The house of the rising sun. Après une courte hésitation probablement due à la solennité des lieux, Dominique s’est assise devant l’imposant piano et s’est mise à jouer son air fétiche. Celui qui depuis des années nous accompagne sous toutes les latitudes, dans tous les pays du monde.

Au premier rang, le regard de Michel Petkov s’illumine, zébré par cet éclair d’humanité joyeuse qui chez lui vient régulièrement défier l’impassibilité slave de son visage.

Il faut dire que la scène hautement improbable est plutôt réjouissante. Nous sommes au printemps 1992, deux ans et demi après la chute du Mur dans un décor stalinien presque caricatural : lourd et pompeux, sombre et démesuré, saturé de simili cuir et de faux cristal. Ce décor, c’est celui de l’ambassade de Bulgarie à Madrid et Michel est depuis quelques semaines le tout nouveau « Monsieur l’Ambassadeur ».

Optimisant au mieux des réminiscences musicales qui remontent à l’enfance, la concertiste improvisée fait résonner sous le haut plafond de la salle de réception de l’ambassade la mélodie entêtante popularisée par les Animals en entraînant la francophile famille Petkov aux portes du pénitencier.

Moi, dans mon coin, je regarde discrètement Michel. Le voir là, bienveillant et malicieux aux côtés de Roumi sa femme et de Milena sa fille – les deux fiertés de sa vie – est particulièrement émouvant.

Que de chemin parcouru depuis notre première rencontre quelques semaines après les événements de Berlin dans le fracas de gaité retrouvée de la Bulgarie nouvelle ! Nous avions été immédiatement séduits par ce sexagénaire francophile marginal et sulfureux qui redevenait presqu’avec brutalité, un citoyen à part entière.

C’est qu’à l’âge de vingt ans, à l’orée des années de plomb du stalinisme, Michel avait été emprisonné durant neuf longues années en raison de ses convictions sociales-démocrates. Neuf années de prison et de camp de concentration à traquer les moindres traces de culture française qui lui permettent de s’accrocher à une lueur d’humanité. Même si parfois le butin est dérisoire, il est essentiel. Ainsi cet article de journal arrivé dans sa geôle on ne sait comment et qui vante les mérites du coureur de Tour de France André Darrigade. Un article lu et relu comme une formule magique.

Libéré à la trentaine, il a le courage de s’inscrire à l’Université ce qui lui permettra de séduire la charmante Roumi tout en étudiant la philologie… française bien sûr. Puis, marginalisé, il vivra d’expédients arrachés dans les interstices de liberté concédés par un régime impitoyable.

Devenu député social-démocrate à l’Assemblée constituante en 1991, il nous avait ouvert les portes du parlement de Sofia. Mais surtout, il nous avait entrainé à Kotel, un gros village de l’est du pays qui, avec ses maisons à colombages et à bow-window rustiques, somnole au pied de la chaîne du Grand Balkan, trait d’union entre Serbie et Mer Noire. C’est ici que se trouvait la petite maison de Roumi où la famille se réfugiait aussi souvent que possible pendant le règne du stalinien Jivkov. Tant de fois il nous avait vanté la beauté de ce palais merveilleux enchâssé dans un écrin de verdure ! Aussi nous avions été surpris – et amusés – de découvrir une bicoque fragile dépourvue du plus élémentaire confort. Mais pour Michel, le palais était bien là. Quelles belles pages Proust aurait pu écrire sur une telle distorsion ! Ainsi à Kotel, on l’aura bien compris, la famille Petkov est à l’unisson de leur film préféré, Le bonheur, d’Agnès Varda.

C’est ce Michel, dissident sans rancœur, humaniste sans naïveté qui, nommé il y a quelques semaines à cette ambassade clé de Madrid, la ville choisie par Siméon, l’héritier du trône de Bulgarie, pour son exil, a tenu à ce que nous fassions partie des premiers visiteurs afin d’évoquer avec nous toutes les faces de sa passion de la politique, partie visible de son amour de la vie.

La dernière note produite avec application s’est à peine envolée, portée par l’acoustique de cathédrale de l’immense pièce truffée de caméras de vidéo-surveillance hors service, que le téléphone sonne. Michel décroche et nous fait un petit signe de connivence en chuchotant : « C’est le Palais Royal ! » Eh oui : Monsieur l’ambassadeur, l’ancien pensionnaire du sinistre camp de Belene, est en ligne avec son pote le Roi d’Espagne. Mais à la réflexion ce Juan-Carlos n’a aucun mérite : comment ne pas être pote avec Michel ?

A propos Patrick Mottard

Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Président du Parti Radical de Gauche 06 Délégué régional du Mouvement Radical/Social-Libéral
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2 commentaires pour Michel Petkov, notre ami bulgare

  1. Dominique Boy-Mottard dit :

    Lors de notre dernière rencontre avec Michel et Roumi à Sofia. https://boymottard.wordpress.com/2009/08/23/soir-dete-a-sofia-bg/
    Soir d’été… à Sofia (BG)
    BOYMOTTARD.WORDPRESS.COM
    Soir d’été… à Sofia (BG)
    Soir d’été… à Sofia (BG)

  2. Bernard Gaignier dit :

    Je me souviens évidemment de Michel.
    Tu l’avais emmené à l’université d’été du PS a la Garde Freinet.
    Ce devait être en 1990
    ou 91.
    Nous avions passé des soirées mémorables avec lui…..
    Depuis cette rencontre j’ai encore plus de mal avec la gauche de la gauche

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