La lettre de Milena à Alexei Navalny

Milena est notre amie.

Milena est la fille de Michel Petkov, dissident social démocrate bulgare qui a payé son humanisme et son amour de la liberté de neuf années de prison dans les geôles staliniennes de son pays. Nous avons connu Michel et partagé son espérance en un monde meilleur à partir de la chute du Mur de Berlin. Un certain nombre de lecteurs de ce blog l’ont d’ailleurs bien connu. Jusqu’à sa mort en septembre 2020.

Milena, en son nom, a envoyé à Alexei Navalny, victime d’un néo stalinisme délirant, cette lettre déchirante (traduite en russe). Elle en avait le droit et le devoir. Au nom de Michel.

Cher Alexey, 

J’ai appris qu’on pouvait vous envoyer des lettres dans la colonie pénitentielle de Pokrov et qu’elles vous arrivaient même à l’occasion.

Depuis, je n’arrête pas de penser à la lettre que je voudrais vous adresser. C’est important pour moi de vous écrire, par le fait d’être la fille de quelqu’un qui a vécu ce que vous êtes en train de vivre et qui aurait pu vous dire des mots qui comptent dans ces circonstances.

Pour le reste, je m’appelle Milena Petkova, je suis Bulgare, 47 ans, avocate, mère de deux filles.

Mon père s’est éteint l’année dernière à l’âge de 90 ans, après avoir vécu une vie pleine dont il ne regrettait rien et surtout pas le choix d’avoir agi selon sa conscience, ce qui lui avait coûté passer 9 ans dans les camps et les prisons du régime communiste bulgare dans les années 50.

Je vous écris, donc, dans la conviction que c’est toujours important de savoir de quelqu’un qui a parcouru un chemin pareil, vécu et surtout survécu des épreuves semblables aux vôtres. 

Dans votre façon d’être et traverser ces épreuves je retrouve aussi beaucoup de choses de mon père. 

Je le retrouve dans la fermeté, le courage et la cohérence avec laquelle vous avez pris la décision de rentrer en Russie, malgré tous les dangers dont vous étiez parfaitement conscient. Lui aussi, il s’est embarqué, le cœur léger, sur le seul chemin qu’il croyait digne de suivre, en étant pleinement conscient qu’il pourrait l’emmener là où il a finalement abouti : dans le Goulag bulgare et avec la jeunesse volée.

Je le retrouve dans l’humour et l’ironie de vos propos, même dans les moments les plus dramatiques, dans les clins d’ oeuil complices et les baisers au vent que vous envoyiez à votre femme, depuis cet honteux « aquarium » en cristal pendant ce simulacre de procès en janvier. De même, au cours de la lecture de sa condamnation à 12 ans de privation de liberté, reçu à l’âge de 19 ans, il n’a pas arrêté de sourire à sa mère au fond de la salle, pour essayer de la soutenir.

Autant de gestes et de faits communs qui me font croire que cette histoire, votre histoire, l’ histoire des justes, est au fond toujours la même.

Et nous voilà arrivés à la grève de faim. Lui aussi il avait coché, avant vous, cette case.

C’était dans le camp de concentration de l’île de Persin, sur le Danube. Puni d’avoir édité avec les moyens du bord un journal clandestin, il s’est retrouvé isolé dans un cachot, genre celui d’Edmond Dantes dans le Château d’If, humide, complètement noir, avec une planche en bois posée à même le sol pour dormir et des rats qui lui disputaient le pain qu’on lui jetait une fois par jour. Le billet de sortie était clair- la signature d’une déclaration de collaboration, l’engagement de trahir ses camarades. 

Dans ces circonstances, il avait pris la seule décision qu’on pourrait prendre pour préserver sa condition d’être humain, pour essayer de gouverner son propre destin, ne fut ce qu’en le dirigeant vers sa fin. 

Il a cessé de disputer le bout de pain au rat du cachot. Il a déclaré qu’ il ne mangerait plus. Au bout de quelques jours, épuisé, dans une espèce de rêve flou il a entendu des voix derrière la porte. Quelqu’un qui demandait ce qu’il y avait derrière cette porte et un autre qui répondait que rien. Et avec ses dernières forces il s’est rué vers la porte et s’est mis à la frapper des poings. 

Ouvrez !- il a entendu juste avant de s’écrouler ébloui par la lumière du jour, aux pieds d’un inspecteur des prisons, envoyé au lendemain du dégel du 56 pour dresser un rapport sur les conditions dans les camps. Le petit grand miracle. 

Ce même petit grand miracle que je prie pour qu’il se produise au plus vite pour vous aussi !

Je prie qu’ils soient miraculeusement pris dans un spasme de pudeur, qu’ils retrouvent par chance un peu de l’ancien gêne qui les empêchaient pendant les derniers temps soviétiques d’arriver au bout et liquider en silence les dissidents incommodes dont on connaissait déjà l’existence à l’étranger.

Je prie pour vous, pour votre salut physique d’homme unique, irremplaçable et aussi pour le salut de ce que vous représentez. 

Je prie pour que cet épisode honteux de la vie de la Russie s’achève bientôt et que cette épreuve ne reste qu’un chapitre de vos mémoires, comme dans celle de Mandela, de Havel, et de tant d’autres justes, parmi lesquels mon père, dont je suis fière d’être la fille, comme le sont certainement vos enfants de vous. 

Avec toute mon admiration et soutien

MP

A propos Patrick Mottard

Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Président du Parti Radical de Gauche 06 Délégué régional du Mouvement Radical/Social-Libéral
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5 commentaires pour La lettre de Milena à Alexei Navalny

  1. Milena Petkova dit :

    Merci cher Patrick pour tes mots et pour ce partage! C est grâce à des gens comme toi et Dominique que les gens comme mon père ne se sentaient pas seuls et gardaient l espoir que leur voix ou leur silence forcée souvent serait entendu à l étranger!

  2. Yannick Labancz dit :

    « Notre tâche d’homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout. »
    Albert Camus
    Les Amandiers (L’Été, Gallimard, 1954)
    J’aime

  3. Bernard Gaignier dit :

    Aucun commentaire à faire sur ce texte bouleversant. J’ai pu rencontrer Michel grâce à toi. Je garde un souvenir ému de cette rencontre.

  4. Amy Blake dit :

    Très émue par cette lettre. Merci pr le partage

  5. Dominique Boy-Mottard dit :

    Milena C’est grâce à vous que nous avons découvert l’ampleur de la résistance social-démocrate face au stalinisme dans les pays d’Europe de l’Est. Avec en prime une solide

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