Festival de Cannes (5) : Ostlund-Mungiu, la battle des Palmés

Le Festival de Cannes ce n’est pas que du strass (et du stress…), c’est surtout beaucoup de passion et cela à tous les étages. J’en veux pour preuve l’échange sympathique que j’ai eu, dans ma file d’attente, avec mes compatriotes, les mamies cinéphiles de Châlon-sur-Saône, venues en force pour alimenter les futurs programmes de leur Ciné-Club. Cinématographiquement, la journée était un des sommets de la compétition officielle avec le film de la Palme d’Or suédoise de 2017 et celui de la palme d’or roumaine de 2007 (l’inoubliable 4 mois, 3 semaines et 2 jours).

SANS FILTRE (Ruben Ostlund – Suède)

Carl, mannequin, et Yaya, influenceuse, sont invités pour une croisière de luxe à l’issue de la Fashion Week. L’équipage est aux petits soins, mais le commandant, marxiste et alcoolique, reste cloîtré dans sa chambre pour le dîner de gala. Quand une tempête éclate, tout le monde est malade et des pirates coulent le yacht. Les rescapés trouvent refuge sur une île où la hiérarchie entre passagers fortunés et petits employés va changer de bord.

Ruben Ostlund a incontestablement un style : du Wess Anderson en moins acidulé et en plus dérangeant. La première partie du film passe à la moulinette le monde de la mode et des influenceuses. C’est désopilant et… instructif : les apprentis mannequins apprendront ainsi que si on doit faire la gueule pour un défilé Ballenciaga, on doit rigoler niaisement pour un défilé H&M. Les pauvres, c’est bien connu, sont de grands enfants et les riches, eux, ont une vie intérieure (du Ostlund pur sucre).

La deuxième partie est une métaphore (peut-être un peu trop appuyée) où on voit sur l’île des naufragés, une travailleuse de premier rang au sens Covid prendre le pouvoir sur ses anciens maîtres.

Le fil rouge c’est, comme l’avait dit un ancien président, l’argent qui obsède, qui corrompt, qui asservit… Un film excitant sur la forme mais qui ne se contente pas de cela.

R.M.N. (Cristian Mungiu – Roumanie)

Matthias, un Roumain au caractère brutal, est de retour dans son village natal multi-ethnique de Transylvanie, après avoir quitté son emploi en Allemagne suite à l’agression d’un de ses supérieurs. Il s’inquiète pour son fils, Rudi, qui grandit sans lui, pour son père, Otto, resté seul, et il souhaite revoir Csilla, son ex-petite amie. Il tente de s’impliquer davantage mais à sa façon – traditionnelle et brutale – dans l’éducation du garçon qui est resté trop longtemps à la charge de sa mère. Quand l’usine que Csilla dirige décide de recruter des employés étrangers, la paix de la petite communauté est troublée. Les frustrations, les conflits et les passions refont surface, brisant le semblant de paix dans la communauté, et le village est traversé par un vent de xénophobie.

Mungiu nous livre là un film capital sur la folie identitaire en nous faisant plonger dans la sociologie paradoxale de ce village (du pays de Betty Blood… publicité gratuite !). En effet la population est partagée entre Roumains de souche, Hongrois et Allemands (la question de la présence des Roms a été réglée en les expulsant). Mais, et c’est là le paradoxe, une grande partie des hommes du village sont eux-mêmes des migrants en Allemagne ou en France. Pourtant ils vont tout faire pour rejeter les trois malheureux Sri-lankais qui acceptent de faire dans l’usine du village le travail que les locaux ne veulent pas faire.

Mais, et c’est la force du cinéma de Mungiu, la force démonstrative du film passe par des histoires individuelles qui ne sont jamais des caricatures ou des archétypes. Un très grand film avec juste un petit bémol : la scène finale est si obscure (sans conséquence sur l’ensemble) que nous étions nombreux à chercher en vain son sens profond à la sortie de la projection (notamment avec les mamies de Châlon).

Alors Ostlund ou Mungiu ? Très honnêtement, au soir de la double projection, je ne sais pas.

A propos Patrick Mottard

Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Président du Parti Radical de Gauche 06 Délégué régional du Mouvement Radical/Social-Libéral
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