Travel anecdote (5) : Pinsk parade

Lénine

Nous sommes au début des années 1980. Avec notre modeste Opel Kadett jaune pâle, nous avons décidé cet été-là de suivre la route Napoléon… Pas celle qui relie Golfe Juan à Grenoble mais celle qui conduit à travers les grandes plaines d’Europe du Nord jusqu’à Moscou.

Nous venions de dépasser la frontière polonaise et nous nous dirigions vers Minsk, capitale de la Biélorussie, notre première étape officielle en URSS (il fallait déclarer l’itinéraire préalablement aux autorités). La route rectiligne – forcément rectiligne – est plutôt de bonne qualité.

A chaque carrefour, un militaire muni de jumelles relève au passage notre numéro d’immatriculation pour l’envoyer à un mystérieux PC que nous imaginons « bigbrotherien ». C’est que nous n’avons pas le droit de nous écarter de la route principale, le reste de la province étant interdit aux étrangers.

A une intersection, des travaux routiers me font douter de la direction à suivre. Il faut préciser, bien sûr, que les panneaux indicateurs sont écrits en alphabet cyrillique. C’est précisément là que la vedette habituelle de ces « travel anecdotes » intervient. Depuis quelques mois, parallèlement à ses études de droit, ma coéquipière s’était mise à étudier le russe. Avec autorité, elle m’indique donc, après lecture d’une ou deux indications, la direction de Minsk. Impressionné par l’assurance de Miss Champollion, j’obtempère.

C’est à partir de là que l’aventure devient intéressante. Avec des ornières de la taille d’un cratère lunaire, la route devient chaotique. Devant mon capot, je vois passer à peu près toutes les variétés des animaux de la ferme, le plus souvent en troupeau. Les villages traversés évoquent plus Tolstoï que la patrie du glorieux Gagarine. Bref, le doute n’est plus permis, nous avons basculé dans un autre monde.

Après une centaine de kilomètres, nous arrivons enfin à Minsk. Nous sommes un peu dépités de constater que la prestigieuse capitale de république n’est qu’une petite ville de province sale et encombrée. Peu importe : nous nous mettons à demander notre chemin pour trouver le camping officiel qui, en principe, nous attend. Les autochtones interrogés ont à peu près le regard de David Vincent devant les Envahisseurs, nos chevelures abondantes et nos jeans occidentaux remplaçant avantageusement le petit doigt levé. Par-dessus le marché, personne n’arrive à lire nos cartes routières pourtant rédigées en russe.

C’est alors qu’un personnage fort antipathique s’interpose et se met à nous invectiver. Au bout de quelques minutes, tout s’éclaire : nous ne sommes pas à Minsk mais à une centaine de kilomètres au sud de notre route… à Pinsk. Dominique avait tout simplement confondu le M et le P de l’alphabet cyrillique (le М et le П), Минск avec Пинск.

Tout en continuant à éructer, notre commissaire politique arrête un camion civil à qui il donne l’ordre de nous ramener dans le droit chemin, loin de la ville interdite et de ses secrets prolétariens.

A proximité de la route officielle, nous sommes interceptés par deux voitures de police qui nous conduisent un peu à l’écart dans une sorte de caserne. Là, un militaire gradé et un interprète qui devait débuter dans le métier se mettent à nous interroger sous le regard sévère de Lénine, ou, plus exactement, de son buste en plâtre.

Une seule question revient en boucle avec la régularité d’un spoutnik dans la nuit étoilée :

« Pourquoi êtes-vous allés à Pinsk ? »

Nos explications sont abondantes, précises, scrupuleuses, sincères : nous battons notre coulpe pour le mal que nous avons fait à la patrie des travailleurs. Mais rien n’y fait : « Pourquoi êtes-vous allés à Pinsk ? »

Et c’est au moment où, un peu désespérés, nous imaginions être arrêtés pour espionnage et jetés dans un cul de basse-fosse, que nous avons été libérés.

Arrivés à Minsk fort tardivement (le responsable du camping nous attendait de pied ferme !), j’obligeai Dominique à réviser son alphabet russe à la lumière de la lampe torche. Ce qu’elle fit docilement, rongée par le poids de la culpabilité, et plus jamais nous n’eûmes d’accidents de vocabulaire au cours de ce voyage.

Nous connaîtrons d’autres problèmes, mais pour d’autres raisons : et ceux-là feront l’objet d’une méga travel anecdote ici même, à la rentrée de septembre.

Lada de la milice à Pinsk

Lada de la milice à Pinsk

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A propos Patrick Mottard

Conseiller général du 5e canton de Nice dans les Alpes-Maritimes depuis 1998. Enseignant à l'Université de Nice (droit public) Président de l'association Gauche Autrement Parti Radical de Gauche
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14 commentaires pour Travel anecdote (5) : Pinsk parade

  1. Emmanuel dit :

    Pince alors, quelle histoire !

  2. Hristina dit :

    Quelle aventure :)…. ah, l’époque CCCP

  3. Manu dit :

    Ahhhh les seventies, les Pinsk floyds…tout ça 🙂

  4. alaind dit :

    Rhaaâa, ces femmes et leur direction « assistée »…
    Nous traînons également une histoire de ce type, Foix est bien sur le trajet Lyon / Saint Jean Pied de Port n’est ce pas?
    Heureusement depuis, l’invention du GPS nous a quelque peu sauvés!

  5. Emmanuel Doveri dit :

    Quelle histoire!

  6. bernard gaignier dit :

    Heureusement que tu en pynsk toujours pour Dom. pour ma part je n’en pynsk pas moins.

  7. Patrick Walz dit :

    Je trouve très bien que Dominique suive docilement tes recommandations…! 😉

  8. Ping : Teaser JWE | Le blog de Dominique Boy Mottard

  9. Valérie Expat From Nice dit :

    « j’obligeai Dominique à réviser son alphabet russe à la lumière de la lampe torche. » C’est pas joli-joli, le recours à la torture….

  10. Valérie Expat From Nice dit :

    Dominique, fais gaffe quand même…

  11. alaind dit :

    Bon, mais maintenant il y a prescription, enfin, … pourquoi êtes-vous allés à Pinsk ?
    Bonjour chez vous!

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